« Ce qui manque le plus aux politiques dans cette crise, c’est ce que les Romains appelaient gravitas »

Interview pour La Libre Belgique, parue le 1er mai 2021. Propos recueillis par Marie Rigot & Jonas Legge.

Le professeur en communication politique porte un regard critique sur certains experts de la santé, mais également sur la communication des autorités au cours de cette crise sanitaire.

La crise sanitaire sans précédent a poussé les pays du monde entier à prendre des décisions compliquées. En Belgique, le 17 mars 2020, la Première ministre Sophie Wilmès décrète un lockdown national, entraînant la fermeture des écoles, de l’Horeca, des magasins non-essentiels… Plus d’un an plus tard, le gouvernement fédéral doit toujours jongler entre des restrictions nécessaires et l’envie des Belges de plus en plus criante de retrouver une « vie normale ». Comment les élus ont-ils géré une communication de crise à laquelle ils n’étaient clairement pas habitués ? Que penser de l’approche de l’actuel gouvernement et du strict duo De Croo-Vandenbroucke ? Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’Ihecs et Sciences Po Paris, décortique la communication gouvernementale de ces derniers mois.

La communication des mesures et leur justification sont-elles optimales ?

Cette communication de crise a évolué. Au début, la Première ministre, Sophie Wilmès avait un ton empathique. Et on assistait, lors de la première vague, à une sorte de miracle : un esprit de solidarité entre niveaux de pouvoir, sans dissonance dans la communication. Il y a ensuite eu une dilution de cette parole. L’atmosphère dépolitisée a fait place à un jeu de communication plus classique dans lequel les différents récits sanitaires s’affrontent. Aujourd’hui, on ressent une forme de respect entre niveaux de pouvoir, mais on observe des cadres d’interprétation des mesures qui varient.

Et cela brouille le message…

Les citoyens se sentent perdus dans la mesure où il n’y a plus une partition commune. Certaines mesures sont maintenues de façon nonchalante, sans véritable explication. On le voit dans la communication de Rudi Vervoort, le ministre-président bruxellois : il maintient un certain nombre de mesures, comme le couvre-feu, par confort, par simplicité dans la gestion publique, mais sans que cela s’impose d’un point de vue sanitaire.

Cette communication balbutiante explique-t-elle en partie la perte d’adhésion ?

Oui ! On a vu un certain nombre d’évolutions dans cette adhésion. La première, c’est lors de la manifestation Black Lives Matters à Bruxelles (NdlR : qui a rassemblé près de 10.000 personnes devant le palais de justice le 7 juin 2020). Une partie de la population n’a pas compris qu’un tel événement soit autorisé, avec le soutien notamment d’Emmanuel André. On a alors vu une brèche dans l’homogénéité du récit sanitaire et dans la confiance qui tenaient depuis des mois.

Depuis, on observe une sorte de compétition entre groupes d’intérêts qui estiment qu’ils ont aussi droit à une forme de relâchement, de renégociation du cadre de mesures. En y ajoutant les différentes paroles officielles, ça renforce le discrédit des autorités. Lorsqu’ils comprennent que les mesures sont aussi une question d’interprétation, de lecture politique de la situation, alors les citoyens estiment qu’ils peuvent avancer leur propre récit.

Le ton adopté par Alexander De Croo ne convient-il pas ?

Il contraste fort avec celui de Sophie Wilmès. Là où ce contraste s’est fait ressentir et a eu des conséquences dans la perte d’adhésion, c’est dans le désinvestissement de la parole pédagogique et dans l’absence de considération empathique. Normalement, la communication de crise s’inscrit dans une temporalité limitée. Or, on ne sait pas quand la crise va s’arrêter donc on ne peut pas entamer un discours de sortie de crise. Aujourd’hui, une partie de la communication du gouvernement se fonde sur de faux espoirs, ce qui est délétère. Cela sape la confiance, qui se transforme en défiance… Alexander De Croo semble d’ailleurs avoir revu sa copie dernièrement en optant pour des initiatives de séduction comme un Facebook Live lors duquel il a répondu à des questions de citoyens.

Il a compris aussi l’importance de l’incarnation : il a cité des expériences personnelles – même si ce n’est pas forcément la sienne – comme des témoignages de jeunes qui vivent mal la période actuelle. A travers de telles initiatives, il cherche à engranger du capital sympathie car il a compris que cela manquait lors de ses prises de parole.

Face à l’actuel manque d’empathie, ressent-on un malaise dans le chef de Sophie Wilmès, qui en avait fait sa marque ?

Dans une interview donnée au Soir à la mi-avril, juste avant un Comité de concertation, elle a voulu redire que ces éléments affectifs, d’empathie, d’espoir sont importants. Elle a donc apporté des amendements au récit officiel. Jusque-là, au sein de l’équipe gouvernementale, les différences n’étaient pas encore apparues de façon si sensible. Le simple fait qu’elle s’exprime, en proposant une autre grille de lecture que celle du duo De Croo-Vandenbroucke, montre qu’elle a voulu recadrer les choses.

Le ministre de la Santé fait-il de l’ombre au Premier ministre ?

Il y a eu très rapidement un transfert d’autorité entre le Premier ministre et le ministre de la Santé. Ce qui manque le plus dans cette période pandémique, c’est ce que les Romains trouvaient important et qu’ils appelaient “gravitas”. Marc Aurèle qualifiait la culture de la gravitas par le fait d’agir avec dignité, sincérité, avec une forme d’assurance et d’autorité, sans arrogance. C’est lié à la fonction, au parcours et ça force le respect. Frank Vandenbroucke est l’unique membre du gouvernement à en disposer et il excelle dans ce registre. Cela a un effet sur les politiques, mais aussi les médias qui le mettent sur un piédestal, qui donnent à sa parole presque une qualité dogmatique. Il y a un contraste important avec Alexander De Croo, qui est moins à l’aise dans cette incarnation de la parole sanitaire.

Cela fait tout de même les affaires de De Croo de ne pas devoir incarner cette personnalité qui finalement s’oppose à quasiment tout assouplissement.

Tout à fait, je crois qu’il y a eu là un choix de répartition des rôles très clair. Alexander De Croo, qui reste un jeune Premier ministre, a perçu l’avantage considérable que représentait pour lui le fait de disposer d’une personnalité comme Frank Vandenbroucke et de son aura. On a oublié les épisodes concernant sa précédente carrière ministériel. Il est sorti du jeu politique pendant quelques années, et il y revient à présent avec une sorte de virginité. Il n’y avait donc pas vraiment de risque à le reprendre, tout en pouvant bénéficier de l’autorité professorale qu’il a gagnée dans son parcours extra-politique. C’est quelque chose qui est très avantageux pour Alexander De Croo, parce qu’il dispose d’une sorte de pare-chocs qui résiste à tous les coups.

Comment expliquer par ailleurs cette impression que dégage le ministre de la Santé d’être au-dessus de tout ?

Si l’on regarde ce qui se passe en France, le ministre de la Santé, Olivier Veran, a également une parole très autoritaire. Mais on le met de temps à autre en difficulté en le plaçant dans un contexte où la contradiction existe. Ce n’est pas le cas de Vandenbroucke à qui l’on donne constamment l’occasion de dérouler son discours. Pourtant, un certain nombre de ses sorties étaient quand même assez étranges… Il a une parole solennelle et, si quelqu’un n’est pas d’accord, c’est qu’il a mal compris.

Cela ne risque pas à terme de lui jouer des tours ?

Dans un autre contexte, cette posture pourrait lui être reprochée. Pendant très longtemps, en communication politique, l’arrogance était la pire des insultes. Mais dans une crise où tout le monde est un peu déboussolé, quelqu’un qui croit à tel point à son interprétation de la situation peut rassurer, voire impressionner.

Malgré tout, on ressent de plus en plus d’agacement à son égard au sein de la majorité gouvernementale. Le vent serait-il en train de tourner pour le ministre de la Santé ?

C’est vrai qu’on entend de plus en plus de voix dissonantes au sein du gouvernement. Notamment à l’égard de la position de Vandenbroucke. Son attitude fermée à toute négociation pose problème aux autres personnalités politiques car la Belgique reste un pays gouverné par une quantité de partis. Par définition, la négociation doit se faire de façon publique. On ne peut pas avoir quelqu’un qui tranche systématiquement. Mais ce qui est étonnant, c’est le capital dont il dispose dans les enquêtes d’opinion côté francophone. Il est apprécié au sud du pays et n’est pas vu comme la tutelle flamande sur cette feuille de route sanitaire.

Face à ce fameux duo flamand De Croo-Vandenbroucke, on sent un malaise dans le chef de Jan Jambon. Sa position de nationaliste flamand qui vient négocier des mesures qui doivent s’appliquer au niveau fédéral, est-elle difficile à gérer ?

Oui. Non seulement il a un œil sur les chiffres et il se rend compte que certaines mesures ne sont plus en adéquation avec une réalité sanitaire, mais plutôt avec une feuille de route politique. Ses dernières sorties, critiques à l’égard de la gestion sanitaire à Bruxelles et en Wallonie, indiquent clairement qu’il souhaite durcir son discours. Ses propos sur un déconfinement communautarisé ne m’étonnent pas. Une région qui fait cavalier seul, ça n’a rien de surprenant à l’étranger. Par exemple, en Allemagne, c’est tout à fait normal. Ce qui m’étonne plus, c’est qu’Elio Di Rupo ne soit pas plus offensif.

Les ministres-présidents que sont Di Rupo, Vervoort et Jeholet semblent moins revendicatifs dans leur approche.

On a l’impression que les ministres-présidents wallons et bruxellois ont tendance à suivre la partition gouvernementale. En laissant tout de même transparaître dans leur communication de temps à autre qu’ils ne sont pas satisfaits des décisions prises par le Codeco, ils restent en retrait. Ce que je constate aussi, c’est qu’au niveau des régions bruxelloise et wallonne mais également au niveau de la Fédération Wallonie-Bruxelles, les ministres, notamment de la Santé, commencent à monter au front. On a l’impression que les ministres-présidents ne tiennent plus leurs équipes. Ou en tout cas, qu’il manque une certaine discipline à cet échelon de pouvoir.

Voyez-vous d’un bon œil ces initiatives prises par les ministres des entités fédérées ?

C’est interpellant, mais c’est plutôt une bonne chose à ce moment de la crise sanitaire que l’on vienne par secteur apporter des explications concrètes quant aux mesures. Mais le récit de crise sanitaire porté par le politique devient malgré tout peu à peu inaudible parce qu’il est polyphonique, voire cacophonique.

Une forme de cacophonie a également vu le jour au sein de la coalition fédérale dans laquelle certains partis n’hésitent pas à sortir pour contester les mesures en vigueur. Le président du MR, Georges-Louis Bouchez, a notamment été pointé du doigt. Ses sorties intempestives à l’égard des règles sanitaires vous surprennent- elles ?

Ce qui semble agacer certains leaders d’opinions, ce sont non pas ses sorties à l’égard du gouvernement, mais plutôt ses activités extra-curriculaires. Je pense qu’il y a une saturation communicationnelle. On a l’impression qu’il tente de consolider la marque Georges-Louis Bouchez, qu’il agit comme un community manager, en produisant du contenu pour sa communauté. Bien entendu, d’autres leaders politiques font de même, mais il y a un véritable problème de tonalité de son côté. Il y a une dissipation de la parole politique par des écarts « LOLesques » : des sorties politiques tout à fait sérieuses et fondées venant d’un président de parti qui tape du poing sur la table pour défendre les valeurs de sa formation politique vont être conjuguées dans la même journée à des sorties ludiques. Cela brouille le message et affecte la crédibilité de la parole politique. Un dosage dans la prise de parole est très important. Mais bien entendu, il ne faut pas aller dans l’autre excès – à savoir une communication jupitérienne – comme Frank Vandenbroucke, qui ne s’exprime presque pas mais, quand il le fait, souhaite qu’on se plie à ses dires.

Comment expliquer ce changement de ton dans la communication politique, qu’on constate notamment chez M. Bouchez ?

On est passé d’une phase où la communication politique était réservée à des périodes bien déterminées, telles que pré-électorales, à une situation de campagne permanente. Or la campagne permanente se marie très mal avec une situation de crise sanitaire. Et cette campagne permanente est d’autant plus périlleuse pour des partis qui sont au gouvernement, qui sont obligés d’avoir une parole qui respecte le consensus. Mais on a vu que le MR n’est pas le seul parti à parfois s’opposer aux décisions. Ecolo et le PS l’ont fait également. Cela prouve encore une fois que le récit sanitaire ne fait plus l’unanimité et que la solidarité est moins présente.

Une autre personnalité très présente dans les médias est Marc Van Ranst. Comment interpréter l’hyperprésence du virologue à l’heure actuelle ?

D’une part, les médias recherchent des personnalités et des scientifiques pour trancher, pour commenter les mesures prises par les autorités. D’autre part, je pense que dans une période de déprime sociétale, on recherche de nouveaux clercs, de nouveaux prêtres qui produisent une forme de sermon en continu. J’ai parfois perçu la présence de ces experts auprès des politiques comme celle des évêques qui apparaissaient à côté des princes pour appuyer les décisions dans l’ancien régime. Les propos de certains experts avant Noël m’ont tout particulièrement marqué. Ils ne se sont plus contentés de décréter comment on devait célébrer Noël, mais ils nous dictaient aussi les émotions que nous devions ressentir, comment on devait vivre cette période. On était presque dans le sermon religieux. Je pense qu’il faut absolument éviter le catéchisme et à tout prix empêcher que le virologue se transforme en télévangéliste ou en exégète du salut vaccinal.

L’arrivée de ces « nouveaux prophètes » peut-elle entraîner des dérives ?

Je pense qu’aujourd’hui on a le réflexe de faire appel à eux pour valider ou invalider une décision politique. Il y a une confrontation de deux champs – scientifique et politique – qui ne sont pas forcément compatibles. Les virologues sortent du cadre de leur expertise pour investir le débat public. Les experts se confrontent aux élus. On aboutit à un contre-récit polyphonique, qui mène à une perte de confiance non plus dans le politique mais dans l’expertise des virologues. Je ne mets bien entendu pas tous les experts dans le même sac. Et je suis bien conscient aussi qu’on les pousse à s’exprimer. Ils sont devenus des bons clients, comme les politiques. Ils sont véritablement devenus des piliers de comptoir médiatique. Mais leur prêche cathodique peut s’avérer agaçante pour certaines personnes. Il ne faut pas que la science devienne une nouvelle théologie d’Etat, avec ses interprètes, ses augures.

Les experts en viennent même à se disputer entre eux par médias interposés ou sur les réseaux sociaux…

Oui, on dirait presque qu’on en vient à devoir prêcher pour la chapelle de Van Ranst, d’Emmanuel André ou autres. On dirait qu’un jour ils vont créer leurs partis et qu’il nous faudra voter. C’est comme si nous avions affaire à une classe concurrente de la classe politique, qui aujourd’hui en termes de gestion de crise a plus de pouvoir. Qui plus est, on sait que Vandenbroucke sélectionne les experts qui valident son discours. C’est assez problématique.

Notre porte-parole interfédéral Yves Van Laethem ne s’inscrit pas vraiment dans cette tendance.

D’un point de vue communicationnel, on a assisté à l’émergence d’un personnage folklorique. C’est assez cocasse de voir qu’on imprime des sacs à son effigie. Il fait partie de ces figures d’autorité qui, aujourd’hui, sont dans cette interprétation permanente des chiffres et de la réalité pandémique. On a besoin de ces interprètes, je ne prône pas du tout le désaveu des experts. Yves Van Laethem le fait avec bienveillance, parfois avec un ton un peu trop paternaliste, mais on ne peut pas lui reprocher de s’immiscer dans les affaires politiques. Il a son style et il y a un côté truculent du personnage qui fait sourire, mais il fait clairement le job.

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