France : qui sont les influenceurs d’extrême droite?

Entretien pour Le Vif/L’Express paru le 10 juin 2021. Propos recueillis par Angèle Bilégué. Texte amendé (pour éviter quelques malentendus suscités par la version originale).

Le parquet de Paris a ouvert mercredi une enquête contre le youtubeur Papacito suite à la publication d’une vidéo très violente. Dans celle-ci, il simulait le meurtre d’un électeur de la France Insoumise, parti de la gauche française. Mais ce type d’appel à la haine n’est pas anodin. Il semblerait que ces créateurs de contenu soient de plus en plus présents sur les réseaux sociaux. Faut-il s’en inquiéter ?

La vidéo intitulée « Le gauchisme est-il pare-balle ? » mise en ligne le 6 juin et retirée le lendemain a fait plus de 100 000 vues en 24h. Suite à cela, le parquet de Paris a ouvert une enquête contre le youtubeur Papacito qui y profère des insultes et des menaces à l’égard de journalistes. Dans cette vidéo, il teste « si le matériel de base du mec qui vote Jean Luc Mélenchon va lui permettre de résister à la potentielle attaque d’un terroriste sur notre territoire ».

Accompagné du youtubeur Code-Reinho, il tire sur un mannequin grimé en « gauchiste » (représentant l’électeur LFI), avant de le poignarder dans le ventre maintes fois. La vidéo est ponctuée de propos violents censés être humoristiques tels que « la tolérance c’est toujours bien de la faire appliquer avec un flingue en plus ». Elle a fait réagir la toile, mais aussi les politiques. Personnellement visé par Papacito, Jean Luc Mélenchon a annoncé vouloir porter plainte. La violence de cette vidéo a provoqué des réactions fortes, cependant ils sont de plus en plus nombreux sur internet à promouvoir des idées réactionnaires, racistes et masculinistes.

Qui sont-ils ?

Papacito, de son vrai nom Ugo Gil Jimenez, youtubeur toulousain de 35 ans, avait plus de 100 000 abonnés sur la plateforme de vidéos avant la suspension de son compte. Proche de Marsault, le dessinateur d’extrême droite aux multiples condamnations, ce créateur de contenu s’est fait connaître pour sa passion du Moyen Age, de la virilité, des armes et fantasme d’une « France d’avant ». Accompagné dans la vidéo polémique de Code-Reinho, youtubeur spécialiste des armes à feu, il forme avec d’autres vidéastes et TikTokeurs ce qui est défini comme étant la « fachosphère », ou encore la « réacosphère ».

Pour le docteur (Paris-Sorbonne) et enseignant-chercheur en sciences de l’information et de la communication Nicolas Baygert, « il y a une sorte d’écosystème médiatique qui est en train d’apparaître [comprenant des relais permettant une mise en notoriété et médiatisation alternatives]« . Le phénomène grandit notamment grâce à leurs collaborations qui permettent à l’un de récupérer les abonnés de l’autre, et vice-versa. C’est la raison pour laquelle Papacito s’est aussi associé, entre autres, avec le Raptor Dissident, vidéaste français également condamné pour ses provocations racistes, homophobes et sexistes.

D’un autre côté, on retrouve des figures plus attrayantes, mais aux idées toutes aussi nationalistes. C’est le cas par exemple du TikTokeur Lucas Dylan, ou encore ThoniaFr et de la plus connue d’entre eux, la TikTokeuse Estelle Redpill.

De son vrai nom Estelle Rodriguez, son pseudonyme vient de la pilule rouge du film Matrix, référence souvent reprise par les groupes réactionnaires et masculinistes. Cette influenceuse et ancien modèle de 25 ans cumulait plus de 120 000 abonnés sur TikTok avant la suspension de son compte. Ses posts vantant les mérites d’une vieille France ou insultants à l’encontre des populations immigrées étaient formatés pour l’application. Cela permet à ces influenceurs de surfer sur une vague plus subtile et donc plus attractive du côté des adolescentes et des jeunes femmes.

Ces jeunes, « instagramables » ont des codes d’apparence différents. Moins axés sur un culte du corps ou des armes qui caractérisent Papacito ou Le Raptor Dissident, c’est une apparence qui fait appel aux codes de la génération Z. Cela a tendance à attirer les plus jeunes, première cible de ces influenceurs.

Quel est leur but ?

Selon Nicolas Baygert, « il y a volonté de faire circuler des idées différentes, réactionnaires, patriotes avec des individus issus du milieu des blogs, de la culture internet… Et donc de pratiquer, de forcer une sorte de recomposition idéologique ». En d’autres mots, leur visée politique vient du Gramscisme [correspondant à la notion de « métapolitique » (fréquemment mobilisée par Marion Maréchal)]. Cette théorie mise en place au 20e siècle par l’intellectuel italien communiste Antonio Gramsci, a pour thèse que la conquête de pouvoir passe par l’hégémonie culturelle, c’est-à-dire la production massive d’oeuvres culturelles, artistiques, d’opinions etc. Cela a été largement repris par une partie de la droite et extrême droite française. En effet, on observe une augmentation du nombre de plateformes aux idées réactionnaires sur les réseaux sociaux, mais aussi une augmentation du nombre de vues et d’abonnés. Papacito avec ses 2 millions de vues accumulées n’est pas en reste. Et c’est en train de fonctionner, car le chercheur en communication affirme qu' »il y a une sorte de contre-culture qui se met en place ».

D’après Nicolas Baygert, en plus des motivations politiques il s’agit aussi d’une « logique de self branding, de faire vivre sa propre marque », mais aussi de « ré-informer » car « il s’agit de refaçonner les identités politiques des utilisateurs qui auraient été trop confrontés à une sorte de pensée mainstream ». [NDLR : L’élément que je souhaitais ici souligner est que ces acteurs proposent une forme de socialisation politique concurrente en réaction à la grille de lecture progressiste, qui d’après eux, prédominerait dans les « médias mainstreams »].

Concernant les influenceuses, il nous explique que selon lui l’objectif est de « consolider, grossir une communauté de followers et d’engranger du capital sympathie et de s’adresser à une partie du public, des utilisateurs de ces plateformes qui partagent des idées que l’on ne retrouve pas forcément dans la sphère médiatique mainstream », et ajoute que « c’est un plan de communication avec un marketing d’influenceuse ». Mais derrière ces performances ludiques et ces stratégies marketing similaires à n’importe quel autre influenceur, des idées violentes se cachent plus ou moins subtilement. L’autre objectif de ces youtubeurs et TikTokeurs est aussi de convaincre la jeunesse, « Il y a une sorte de missionnariat : sortir les jeunes d’un système de gauche, ou mainstream etc. à leurs yeux, « soumis aux valeurs de gauche » – avec une forme de coaching idéologique à la clé. » 

La guerre des idées sur les réseaux sociaux

Les réseaux sociaux sont un terrain parfait pour ces jeunes influenceurs à l’heure où internet est un des principaux vecteurs de la communication politique. Nicolas Baygert parle d’une « américanisation du récit politique avec des marqueurs symboliques » [NDLR : on ne peut pas comprendre cette idée si l’on ne tient pas compte du phénomène contre-culturel Alt-Right sur les réseaux, à savoir : une constellation de marqueurs symboliques et sémantiques se nourrissant d’un imaginaire en ligne et ayant d’abord vu le jour aux Etats-Unis], c’est-à-dire associée au self-branding, c’est-à-dire la création d’une identité de marque attrayante ainsi que la création d’un personnage qui attire du mondeInternet se positionne aujourd’hui en marge d’une structure politique plus formelle et moins attrayante pour la jeunesse. Par exemple, en ce qui concerne Estelle Redpill, « il s’agit d’une influenceuse politique qui désire parler en son nom sans être affiliée à une structure politique ». Ce qui est mis en place, c’est la consolidation d’un terrain politique complètement autre dont les figures représentantes sont des jeunes influenceurs qui s’inspirent largement de figures dissidentes comme Alain Soral, Dieudonné, ou encore Eric Zemmour pour ne citer qu’eux. Tout en s’inspirant de ces personnes, ils s’adaptent à leur temps et leur audience.

L’américanisation dont nous parle Nicolas Baygert se fait ressentir dans leur humour, grande composante de leur propos : « le discours patriote très franco-centré s’efface de plus en plus au profit d’un humour transgressif qui lui est international avec des ressorts humoristiques qui sont aujourd’hui globalisés… dérision, sarcasme utilisé par ces différents influenceurs ». C’est une toute autre manière d’être politisé sans pour autant être dans la politique, même si certains d’entre eux soutiennent des mouvements ou personnalités ouvertement, comme Papacito qui a annoncé voter pour Zemmour lorsqu’il se présentera. Dans cette volonté de refaçonner les identités politiques, ces créateurs de contenu ne préfèrent pas revendiquer de l’extrême droite ou encore du Rassemblement National.

Selon Nicolas Baygert, « on peut les étiqueter d’extrême droite, mais ils ont leur audience qui se fichent pas mal des politiques des partis partis politiques… ils ne sont pas du tout dans une logique de débat, d’argumentation politique. Ils sont plutôt dans une sorte de lobbying d’idées, de positionnements critiques » D’ailleurs, pour Estelle Redpill, le Rassemblement National est trop « gauchiste », elle préfère donc se constituer un champ en politique en marge. Comme l’explique le chercheur en communication « il y a une sorte de reconfiguration du paysage politique idéologique qui se déroule en dehors des formations politiques ». C’est donc une vraie guerre des idées qui se joue sur les réseaux sociaux. Cependant, si cela venait à sortir d’internet ça pourrait être très profitable sur le terrain de la politique « si un parti politique arrive à récupérer l’une ou l’autre de ces figures, c’est évidemment le jackpot puisque vous avez de facto accès à toute une audience qui n’était pas du tout intéressée par un engagement politique traditionnel, c’est là où ça devient effectivement dangereux ».

Face à ce phénomène, Nicolas Baygert préconise la évoque la possible suspension de ces acteurs par les des plateformes de réseaux sociaux, « La seule chose qu’on peut faire c’est éventuellement les bannir des plateformes, si on l’a fait avec le président des États-Unis on peut le faire avec n’importe qui » [NDLR : Si le Président Trump est susceptible se faire bannir, un même sort pourrai être réservé à d’autres animateurs de la réacosphère, ce qui nécessite, par conséquent, une discussion (essentielle !) au sujet du travail de censure de l’espace public délégué aux géants silicolonisateurs, i.e. aux entreprises privées de la Silicon Valley]. Cependant, il soulève le problème que cela peut provoquer, « mais là aussi ça peut créer des phénomènes de radicalisation… ils vont se retrouver sur d’autres plateformes alternatives ce qui va aggraver ce gouffre entre les différentes sphères politiques qui ne sont plus du tout interconnectées publiques (ou espaces publics ou encore chambres d’écho) concomitantes« .

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