Macron a-t-il vraiment remporté le débat? “Marine Le Pen ne l’a en tout cas pas perdu”

Interview pour 7sur7.be publiée le 22 avril 2022. Propos recueillis par Maxime Czupryk.

Cinq ans après sa débâcle lors du débat de l’entre-deux-tours en 2017, Marine Le Pen était attendue au tournant au moment d’affronter le président sortant mercredi soir. Adoptant une posture volontairement défensive, la candidate du Rassemblement national a surtout cherché à jouer la carte de l’apaisement plutôt que d’attaquer son adversaire, qui a au contraire joué l’offensive en faisant parfois preuve d’arrogance. Pour autant, peut-on vraiment désigner un vainqueur à l’issue de ce débat? Aura-t-il un impact sur le scrutin? Décryptage avec Nicolas Baygert, professeur en communication politique à l’IHECS et Sciences Po Paris. 

La plupart des observateurs ont désigné Emmanuel Macron comme le vainqueur du grand débat qui l’a opposé à Marine Le Pen mercredi soir. Même son de cloche parmi les lecteurs de 7sur7, lesquels, si l’on en croit les résultats d’un sondage publié cet après-midi sur notre site, ont été en majorité convaincus par la prestation du président sortant.

Nicolas Baygert, expert en communication politique et observateur avisé de la scène politique française, se montre plus nuancé. Il plaide plutôt pour un match nul. “Si vous êtes un supporter de Marine Le Pen, vous avez probablement été rassuré par sa prestation. On peut dire qu’elle n’a pas perdu”, avance le professeur à Sciences Po. 

“Le fait que ce ne soit pas un échec est en quelque sorte une petite victoire pour elle. L’objectif était avant tout de faire oublier sa contre-performance de 2017″, résume Nicolas Baygert. Les rôles étaient justement inversés par rapport à la première manche du duel entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen. “Alors qu’elle était totalement à l’offensive il y a cinq ans, on a vu hier qu’elle encaissait tous les coups. Elle a adopté une posture défensive, là où Emmanuel Macron a presque enfilé le costume du challenger alors qu’il est le président sortant en quête de réélection”, note le spécialiste. 

Macron vainqueur…sur le fond

Sur le fond, Nicolas Baygert donne évidemment l’avantage à Emmanuel Macron. “Il maîtrisait mieux ses dossiers et est parvenu à mettre son adversaire en difficulté sur l’international, mais aussi sur le pouvoir d’achat, qui était pourtant le thème central de la campagne de Marine Le Pen. On ressort donc du débat avec cette sensation qu’Emmanuel Macron a été largement au-dessus.” 

“Macron, de par sa posture, sa gestuelle, ses mimiques, avait la volonté de démontrer sa domination dans le débat. On avait l’impression que Marine Le Pen était reléguée par moments au rang de figurante et que Macron se trouvait dans un exercice classique face à des journalistes et qu’il déroulait sa partition et son bilan. Avec une Marine Le Pen qui venait en quelque sorte s’inviter dans cet entre-soi. En revanche, je ne suis pas certain qu’il ait marqué des points en adoptant cette posture pouvant être perçue comme condescendante, voire arrogante. Cela lui a souvent été reproché lors de son mandat”, rappelle Nicolas Baygert.

L’”apaisement” face au “chaos”

La stratégie du pensionnaire de l’Élysée était claire, estime l’expert: interrompre fréquemment la candidate d’extrême droite, parasiter sa prise de parole pour essayer de la déstabiliser et la faire sortir de ses gonds. “Hier soir, Marine Le Pen a surtout cherché à incarner une forme d’apaisement, la “force tranquille” pour reprendre l’expression de Mitterrand. Elle a essayé de démontrer qu’Emmanuel Macron incarnait à l’inverse le chaos, la discorde et qu’il était responsable du mouvement des gilets jaunes et d’une forte mobilisation sociale tout au long de son mandat.”

Néanmoins, Marine Le Pen s’est peut-être montrée trop défensive et ne s’est jamais engouffrée dans les quelques brèches ouvertes par Macron, notamment sur l’écologie ou sur le port du voile (un sujet sensible qui a particulièrement déchiré la Macronie). En outre, son point Godwin “Mckinsey” a eu l’effet d’un pétard mouillé. 

“Il est étonnant de constater que Marine Le Pen a été en difficulté sur son thème de campagne, à savoir le pouvoir d’achat. On l’a sentie brouillonne, hésitante et manquait d’arguments convaincants. Sa longue séquence sur les retraites a donné l’opportunité à Macron de se présenter en professeur d’économie, qui est un rôle qui lui sied à merveille, lui qui aime adopter ce ton professoral”, pointe M. Baygert.

Les Mélenchonistes ont la clé

“Elle n’a jamais tenté une contre-attaque pour marquer un but à l’extérieur”, illustre ensuite l’expert. “Il n’y a donc pas de véritable vainqueur dans ce débat qui a plutôt privilégié le fond, mais dont on ne retient pas grand-chose in fine.” Match nul donc pour le professeur Baygert.

On le sait, les deux candidats sont en opération séduction vis-à-vis des électeurs de Jean-Luc Mélenchon depuis deux semaines. Sont-ils parvenus à grappiller des points à gauche hier soir? “Si je me place en tant qu’électeur de Jean-Luc Mélenchon ou de Yannick Jadot, aucun des deux candidats ne m’est apparu vraiment convaincant sur le thème de l’écologie”, estime Nicolas Baygert. “En revanche, Marine Le Pen a joué la carte sociale tout au long de son intervention, ce qui pourrait davantage parler aux Insoumis. En outre, la notion de castes sociales, de protectionnisme et ce profil populaire, moins libéral qu’elle incarne peut tout même séduire une partie de l’électorat mélenchoniste. Il ne faut pas non plus sous-estimer l’anti-macronisme profond qui traverse ces courants politiques”, souligne-t-il.

Prudence pour dimanche

Le débat d’hier soit peut-il faire bouger les lignes, alors qu’Emmanuel Macron dispose d’une avance confortable sur sa rivale dans les sondages? “Le débat aurait probablement pu être décisif à la décharge de Marine Le Pen si elle s’était effondrée comme en 2017. Elle aurait à nouveau perdu ce crédit qu’elle a péniblement tenté de regagner ces derniers mois. En tout cas, Emmanuel Macron n’a pas forcément marqué de points. Il s’est présenté tel qu’on le connait et il n’a pas forcément arrondi les angles qui ont fortement irrité une partie de l’électorat ces dernières années. Il y aura clairement un vote Macron pour faire barrage au RN, mais je ne pense pas que le président sortant soit parvenu à creuser l’écart sur son adversaire. Et puis, après les élections américaines de 2016 et le vote sur Brexit, il convient avant de tout de faire preuve de prudence”, conclut avec philosophie Nicolas Baygert.

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