Les secrets cachés derrière le langage de Donald Trump : « théorie du taser », « inonder la zone » et « hypnocratie »

Interview pour Le Vif, parue le 3 mars 2025. Propos recueillis par Noé Spies.

Langage simple, saturation et sidération des médias, théorie du taser: la stratégie communicationnelle de Trump est loin d’être accidentelle. Elle relève d’un plan réfléchi, visant à «inonder» l’espace médiatique et, de la sorte, faire accepter plus facilement desidées extrêmes. «Trump sait où frapper: ses attaques sont chirurgicales. »

Extraits de l’article :

[…]

Langage simple de Trump: tout sauf accidentel

«L’utilisation par Donald Trump d’un langage simple n’a rien d’accidentel, estime Nicolas Baygert, docteur en Sciences de l’information et de la communication (Paris-Sorbonne, UCLouvain). Les recherches soulignent une stratégie délibérée visant à créer un lien direct avec un large public et à générer de l’engagement, suscitant des réactions immédiates. Là où un langage plus sophistiqué ou conceptuel instaurerait une distance.» La répétition de mots sous forme de mantras ou de phrasimages marquantes (MAGA, Golden Age, America First) «permet de marteler des idées fortes avec une efficacité redoutable du point de vue de l’ingénierie émotionnelle. Véritable outil de persuasion, le vocabulaire de Trump repose donc «sur des termes-clés répétés en boucle, façonnant un imaginaire politique où il se présente, tel un promoteur immobilier rasant pour reconstruire et nous immergeant dans sa réalité alternative», explique le spécialiste.

Les recherches soulignent une stratégie délibérée de Trump visant à créer un lien direct avec un large public et à générer de l’engagement. Là où un langage plus sophistiqué ou conceptuel instaurerait une distance. Nicolas Baygert

Pour éclairer le sentiment dystopique que suscite l’agir communicationnel trumpien, Nicolas Baygert cite le concept développé par le philosophe hongkongais Jianwei Xun: l’hypnocratie.«Ce système repose sur un pouvoir opérant directement sur la conscience, créant des états altérés permanents par la manipulation de l’attention et de la perception.» Chez Trump, comme chez son comparse Elon Musk, le contrôle ne passe pas par la répression de la vérité, mais par la multiplication des récits, analyse le professeur. «Comme l’indique Xun, tout point fixe devient ainsi impossible. L’incapacité des progressistes à appréhender la dimension affabulatrice du pouvoir les condamne à une marginalité stratégique perpétuelle.» […]

Sidération et politique du taser

A la saturation, Trump ajoute la sidération. Cette stratégie s’est imposée comme la grille de lecture dominante pour donner sens au matraquage propositionnel trumpien. La politique du taser est unedes analogies souvent utilisées pour mieux rendre compte de sa dynamique rhétorique.«Contrairement à l’idée de saturation («flood the zone») noyant le récit médiatique sous un flot erratique d’initiatives présidentielles, Trump fonctionne aussi par décharges brutales et ciblées, chaque annonce frappant un adversaire précis et déclenchant une panique morale immédiate», pointe Nicolas Baygert. Mais l’effet ne s’arrête pas là: ces chocs successifs paralysent la riposte. «Médias, fact-checkeurs et opposants se retrouvent constamment en état de crise ad hoc, absorbés par la controverse du jour, la dénonciation ponctuelle empêchant la diffusion de tout contre-récit crédible», analyse encore Nicolas Baygert.

Trump fonctionne par décharges brutales et ciblées, chaque annonce frappant un adversaire précis et déclenchant une panique morale immédiate. Nicolas Baygert

Le taser vise les nerfs clés de l’adversaire. «Trump sait également où frapper: ses attaques sontchirurgicales –qu’il s’agisse du financement de l’Otan ou des débats sur la liberté d’expression etl’immigration en Europe. Là où une saturation médiatique pourrait être contournée, un coup de taser «immobilise et anesthésie.Plus qu’un simple brouillage, il s’agit d’un court-circuit stratégique, rendant impossible touteesquive et ralentissant toute contre-offensive structurée.» […]

Entretien du chaos et suspense

En théorie du chaos, Trump est perçu comme une instabilité créative. «Autrement dit, il est envisagé comme une force de transformation qui, bien que perturbant l’ordre établi, peut favoriser l’émergence de nouvelles structures et d’un nouvel équilibre», estime Nicolas Baygert. De manière analogue, les actions et déclarations de Donald Trump relèvent d’un chaos délibéré, visant à bouleverser l’ordre existant, à susciter des réactions et à déstabiliser les normes et accords en place, tant en politique intérieure qu’étrangère. «Pour les accélérationnistes de son administration, cette imprévisibilité stratégique ne présente que des avantages, évacuant le risque d’une instabilité mondiale.» Great job…

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