« L’invité du samedi » – Nicolas Baygert, analyse les récentes prises de parole du président américain, Donald Trump

Entretien pour La Libre Belgique, publié le 11 octobre 2025. Propos recueillis par Marie Rigot.

Depuis son premier mandat, Donald Trump manie l’art de l’outrance à merveille. Les pincettes ? Il ne connaît pas. Plus encore, ses provocations sont légion. Alors pourquoi, ses dernières prises de parole ont-elles tant marqué ? A-t-il passé un nouveau cap ? N’a-t-il vraiment plus de limites ? Nicolas Baygert analyse les derniers discours du président américain et revient sur sa communication qui, aussi interpellante soit-elle, fait toujours mouche aux Etats-Unis. Le professeur de communication politique à l’Ihecs, l’ULB et Sciences Po Paris est l’Invité du samedi de LaLibre.be.

Les prises de parole de Donald Trump de ces dernières semaines, notamment lors de l’assemblée générale des Nations Unies et face aux hauts responsables militaires, ont suscité l’émoi. En quoi étaient-elles différentes des précédentes ?

Les récentes prises de parole de Donald Trump s’inscrivent dans la continuité d’une stratégie de délégitimation des institutions qu’il mène depuis longtemps, mais elles marquent une nouvelle intensité. Son approche est désormais plus frontale : il s’en prend directement aux pays européens et manie, à la tribune des Nations Unies, des formules chocs inhabituelles dans ce type de discours. Cette radicalité surprend et détonne. Pour les Européens, le contraste est saisissant : l’Amérique que l’on percevait naguère comme le « gendarme du monde » adopte désormais l’attitude d’un ‘bully » trumpien. On passe ainsi de la Pax Americana à une Pax Maga, plus transactionnelle, guidée par le mantra « America First ». Cela signe la fin d’une forme d’hégémonie paternaliste et bienveillante héritée de l’après-guerre.

Cela vous a-t-il particulièrement étonné ?

Non. Ce qui m’étonne davantage, c’est que cela nous surprenne encore. On n’a visiblement pas – en tous les cas les leaders européens – tiré les leçons du premier mandat de Donald Trump. On n’arrive pas à surmonter le malaise que l’on peut éprouver par rapport au discours du président américain, ce que certains appellent le « Trump Derangement Syndrome ». De ce fait, on ne se rend pas compte qu’on est dans une sorte de nouveau paradigme néo-machiavélien. Par exemple, quand nous augmentons nos dépenses militaires, on ne le vit pas, au sein de l’OTAN, comme un alignement stratégique. On le vit comme une forme de racket.

Peut-on dire que le président américain a durci le ton, qu’il a un discours plus violent qu’autrefois ?

Je pense que l’élément peut-être le plus violent, interpellant et inquiétant qu’on a entendu dernièrement concerne les villes démocrates qu’il veut utiliser comme des terrains d’entraînement. On parle de guerre de l’intérieur, on instrumentalise l’armée à des fins politiques domestiques. Il y a clairement des signes liés à un autoritarisme rampant. Mais il faut également voir ça comme une posture qui sert à la fois à intimider les haut-gradés, mais aussi à envoyer un message à la population.

A-t-il de moins en moins de limites ?

Il n’a pas de limites. Il assume le style autoritaire. Et ça l’amène à défier systématiquement la séparation des pouvoirs. Il teste constamment jusqu’où il peut aller. Il s’attaque aux pouvoirs judiciaires, traite l’armée comme une milice personnelle, humilie. Mais ça correspond aux attentes d’une partie de son électorat.

Si ce type de communication fait mouche auprès de ses partisans, faut-il s’attendre à ce qu’il accentue encore cette violence verbale ?

En tous les cas, ils ont élu quelqu’un pour remettre de l’ordre et pour renverser la table. C’est pour rallier sa base, défier l’establishment que Trump utilise des métaphores polarisantes et des termes péjoratifs pour désigner un ennemi. Le but est d’amplifier la colère. C’est une technique qui est bien connue en communication politique : la stratégie de l’outrage. Il crée en quelque sorte un cadre émotionnel qui permet de justifier des changements radicaux.

En même temps, il se jette constamment des fleurs. Cela fonctionne ce genre d’auto-congratulation ?

Cette tendance à la vantardise montre plutôt une vulnérabilité. On décèle dans ces phrases qu’il lance une fragilité de l’estime de soi qui est tout à fait exploitable. D’ailleurs, lors du débat présidentiel, Kamala Harris l’avait évoquée. Il y a chez Trump une fragilité identitaire, une recherche constante d’une validation externe. Cette grandiloquence, cette immodestie compense une forme de honte cachée et de sentiment d’infériorité qui sont profondément enracinés. Et ce n’est pas anodin, car c’est à l’origine de son entrée en politique.

Ce sentiment d’infériorité, que cache sa vantardise, plane-t-il sur sa politique ?

Oui, il va connecter cette revanchardise personnelle à une revanchardise pour le pays tout entier. Il crée un sentiment d’humiliation collective. C’est de là que découlent ses droits de douane qui surfent sur l’idée de faire payer les pays qui, jusque-là, « exploitaient » les Etats-Unis. Cela lui permet de justifier sa rupture avec les normes établies en disant qu’il va rétablir l’ordre après les longues années d’injustice.

Au-delà de ça, le président américain a une communication très manichéenne : il y a les gagnants et les perdants. Et il clame appartenir à la première catégorie, tout en crachant sur la deuxième.

Il y a quelque chose chez Trump du « winner » américain des années 80 de l’ère Yuppie, les « young urban professionals » (les jeunes cadres et entrepreneurs de haut niveau évoluant dans les grandes métropoles, ndlr.). Ça a fondamentalement façonné son idéal, fondé sur la réussite matérielle, sur son ambition débridée et sur l’affichage ostentatoire de son succès. C’est de là que vient son idée qu’on est soit un gagnant, soit un perdant. Et il n’y a pas d’empathie pour l’échec des autres. Et dans sa communication, Trump va classer en permanence les individus dans ces deux catégories. Cela lui permet de maintenir son sentiment de supériorité et de contrôle. L’échec pour lui est inconcevable. Il va préférer changer le réel plutôt qu’accepter la défaite. Et il a l’art de présenter chaque situation à son avantage. On l’a encore vu avec l’accord entre le Hamas et Israël : il a tout fait pour apparaître comme le président de la paix.

Il frôle parfois le ridicule et pourtant tout le monde se plie à sa façon de faire. Non seulement à la Maison-Blanche, mais également au niveau des leaders européens qui vantent ses mérites pour tenter de l’amadouer…

Tout le monde joue sur cette fibre narcissique. Et puis, il y a aussi un phénomène de réalignement presque forcé. Ses collaborateurs doivent adapter leur propre vision du réel à celle de Trump pour garder leur job. Même les géants de la tech se plient à ses méthodes. Ça crée un environnement où toute dissidence devient un peu risquée. Ce qui se passe chaque semaine dans le bureau Ovale en est la parfaite illustration. Il est devenu l’épicentre de la théocratie trumpienne. Le locataire de la Maison-Blanche va lancer des flatteries un peu absurdes à son invité, qui doit participer à la mascarade. Sinon il se retrouve hors-jeu, comme l’a été Zelensky.

Trump aime beaucoup la MMA. Il organise une sorte de « free fight », avec des protocoles qui sont relâchés et avec des échanges qui sont quand même un peu scénarisés. L’interlocuteur est pris au dépourvu et doit répondre à chaud.

Certains arrivent-ils toutefois à le prendre à son propre jeu ?

Il y en a un qui s’en sort généralement assez bien : le nouveau Premier ministre canadien, Mark Carney. Il utilise la méthode du « grey-rocking », c’est-à-dire qu’il devient aussi impassible qu’une pierre. Cela neutralise toute provocation. Il joue le jeu, mais sans pour autant dévier ou modifier son discours.

Mais face à ce spectacle et ces libertés que prend Donald Trump avec la réalité, n’y a-t-il pas une envie de retourner à une communication politique plus traditionnelle ? Les républicains sont-ils d’accord avec ses méthodes ?

Contrairement à son premier mandat, il y a beaucoup moins de voix qui s’élèvent contre le président. Il y a eu un travail d’infiltration MAGA au sein du Parti républicain qui n’est plus le parti de Mitt Romney ou des années Bush. Il y a un mépris pour les faits. On tord le réel à son avantage.

On a vu un démocrate, le gouverneur Gavin Newsom, reprendre les codes de Donald Trump pour s’attaquer à lui, en utilisant de nombreux superlatifs, des « memes », des attaques ad hominem violentes… Cette stratégie n’est-elle pas dangereuse ?

Oui, je suis assez critique par rapport à sa méthode, qui est très risquée. Il est en train de légitimer le style du président américain. En l’imitant et en étant vulgaire, il admet implicitement la supériorité de l’adversaire sur le terrain de la communication. Il laisse entendre que le trumpisme est aujourd’hui le paradigme communicationnel qui s’est imposé. Newsom dit vouloir combattre le feu par le feu, mais c’est une forme de capitulation intellectuelle. Tout en le dénonçant, il va normaliser précisément ce qu’il prétend combattre. Il participe à une forme de contagion populiste, puisqu’il admet que cette stratégie est efficace.

Mais elle a tout de même permis au gouverneur de Californie de faire parler de lui et de s’illustrer comme un opposant sérieux au président…

Oui, il a gagné beaucoup d’abonnés en ligne mais je doute de l’efficacité de cette méthode. Ce n’est pas authentique, cohérent. La vulgarité de Trump colle avec son projet anti-establishment. C’est pour ça qu’elle est efficace. Newsom représente l’establishment démocrate californien. On ne croit donc pas à ce nouveau style, on sait qu’on est dans la parodie. J’ai l’impression que les démocrates n’ont pas appris grand-chose de leurs échecs. Ils n’essaient pas de comprendre pourquoi la méthode Trump fonctionne et pourquoi, depuis quelques années maintenant, eux échouent sur le terrain communicationnel. Leur indignation n’est pas vendeuse.

Même en Europe, le style Trump plait-il ? Ressent-on un impact sur notre continent ?

Ce qui est clair, c’est qu’il a permis une phase de désinhibition générale en communication politique, avec une radicalisation, une polarisation, une agressivité et un recul de l’empathie. Il a transformé les normes. Aujourd’hui, la rhétorique agressive semble être davantage acceptée. Nous sommes dans un paradigme de campagne permanente. On ne se calme pas quand on est aux affaires. Il a en quelque sorte hystérisé la communication politique. Mais on peut dégager tout de même un aspect positif, puisque Donald Trump a réussi à reconnecter la communication à l’action politique.

En Belgique, les opposants du président du MR le comparent souvent à Donald Trump dans sa façon de communiquer. Mais cette comparaison tient-elle la route ?

La comparaison avec Trump me paraît un peu forcée. Bouchez est plus structuré dans son discours et ne porte pas le même fond idéologique. En revanche, il partage avec le président américain une stratégie d’attention médiatique : provoquer pour attirer les caméras et imposer ses thèmes dans le débat public. C’est une manière d’utiliser la controverse comme outil politique. Mais le contexte belge, fondé sur le compromis, limite naturellement les excès. On observe surtout une rupture avec la tradition de retenue qui dominait autrefois la communication politique belge, mais ce tournant a été amorcé dès 2014 avec la coalition MR-N-VA.

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