Trump, le Venezuela et le « néo-borgianisme ». Le triomphe de la doctrine « Donroe »

Suite à la suppression de l’émission Planète Trump par l’ex-chaîne d’information LN24, j’ai choisi de poursuivre ici une réflexion engagée depuis la campagne présidentielle de 2024 sur le trumpisme, ses dynamiques communicationnelles et ses effets systémiques sur l’ordre international.

Dans la nuit du 3 janvier 2026, l’administration Trump a donc redéfini les règles de l’engagement géopolitique par une opération aéroterrestre à Caracas, aboutissant à la capture du président Nicolás Maduro. Qualifiée de « chirurgicale » par le Pentagone, l’intervention ne visait pas une simple exfiltration, mais une mise sous tutelle immédiate afin d’assurer une « transition sûre, appropriée et avisée ». Cette intervention n’est pas un acte isolé. Elle constitue la première application cinétique (armée et irréversible) du Corollaire Trump (surnommé ironiquement « Donroe ») à la doctrine Monroe, officialisé par la Maison-Blanche quelques semaines plus tôt, le 2 décembre 2025, à l’occasion du 250ᵉ anniversaire du discours de James Monroe.

Le « borgianisme » politique : Machiavel décomplexé

L’opération marque l’avènement d’un borgianisme politique – ou, plus précisément ici, d’un néo-borgianisme déjà conceptualisé par Giuliano da Empoli dans L’Heure des prédateurs (2025). Il s’agit d’une pratique du pouvoir réactualisant les maximes de Machiavel sans s’encombrer de justifications morales ni d’illusions normatives. Da Empoli décrit l’émergence d’acteurs techno-politiques (Mhalla, 2024) cherchant à remodeler le système politique par l’action brutale. Une logique se traduisant par une convergence inédite entre autocrates, magnats de la tech et figures populistes, exploitant simultanément la force, l’algorithme et le spectacle dans le but de produire des effets politiques immédiats et massifs. Pour Perczyński (2025) et Brown (2024), Donald Trump incarne une forme de réalisme machiavélien instinctif. Aussi, à la différence du réalisme classique ou néoréaliste, le néo-borgianisme trumpien se désintéresse de toute stabilité systémique, poursuivant la maximisation unilatérale du gain économique et politique, quitte à désarticuler les cadres normatifs et institutionnels existants (et à subordonner toute règle à l’effet politique recherché).

« Nous allons demander à nos très grandes compagnies pétrolières américaines, les plus grandes au monde, d’intervenir, de dépenser des milliards de dollars, de réparer les infrastructures pétrolières gravement endommagées et de commencer à faire gagner de l’argent au pays »

Or, l’opération de Caracas tire sa légitimité autant de la sécurisation du secteur pétrolier et de la lutte contre le narcotrafic que de sa capacité à engager et neutraliser des acteurs politiques voisins hostiles, transformant ce voisinage en variable stratégique. Et en présentant Maduro comme « dictateur illégitime » et « chef d’un vaste réseau criminel responsable du trafic de quantités colossales de drogues mortelles et illicites vers les États-Unis », Trump efface la distinction entre politique étrangère et sécurité domestique. L’intervention au Venezuela non plus comme guerre extérieure, mais bien comme opération de police intérieure projetée à l’étranger.

« Maintenant, Maduro ne pourra plus jamais menacer un citoyen américain ou quiconque au Venezuela. Il n’y aura plus de menaces » 

Ajoutons que la capture et l’exposition médiatique de Maduro s’inscrivent dans la désormais bien identifiée théâtrocratie trumpienne, fondée sur un spectacle of force destiné à adresser un signal de terreur calculée aux autres dirigeants de l’hémisphère. Elles confirment ainsi que l’immunité souveraine ne pèse plus grand-chose face à ce que Washington définit comme un intérêt vital américain. La mise en scène de Maduro — vêtu d’un jogging Nike gris, les mains menottées, les yeux dissimulés derrière des lunettes noires, un casque sur les oreilles — relève d’une communication performative pleinement assumée. Elle s’inscrit dans un dispositif de projection d’une puissance américaine kaléidoscopique, conçu pour surprendre, sidérer et suspendre temporairement la capacité d’interprétation, de réaction et de coordination des autres acteurs, alliés compris, par l’imposition d’un fait accompli.

L’Europe face au mur du réel

C’est précisément à ce niveau que s’opère le décrochage européen. Accoutumée à une grammaire de l’action fondée sur le droit, la procédure et la délibération multilatérale, l’Union européenne se trouve confrontée à une séquence politique qui court-circuite sciemment ses temporalités, ses instruments et ses registres de légitimation. Quand Washington (ou Mar-a-Lago) agit dans le registre de l’acte irréversible, l’UE et ses États-membres demeurent enfermés dans celui de la qualification a posteriori.

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La politique étrangère européenne repose sur l’hypothèse implicite d’un monde gouverné par des normes partagées et des procédures arbitrables. Le néo-borgianisme trumpien part du postulat inverse : la norme ne précède plus l’action. Elle lui succède, si tant est qu’elle lui succède encore… Dans ce contexte, l’UE n’est pas seulement marginalisée : elle est désynchronisée, condamnée à commenter un réel qui s’est déjà constitué sans elle. Ce décalage marque le passage, théorisé par Krstić, Nedeljković et Dašić (2025), d’une culture de l’anarchie « kantienne » (fondée sur l’amitié et le droit) à une culture « benthamienne », structurée par le partenariat utilitariste.

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Ayant bâti sa politique étrangère sur le multilatéralisme onusien, l’Union européenne continue de parler le langage du droit international à un acteur qui ne reconnaît plus d’autre loi que celle de sa souveraineté projetée. Or, la logique benthamienne précitée implique désormais que les États-Unis et l’Europe ne sont plus des « amis » inconditionnels, mais des partenaires d’affaires dont les intérêts peuvent diverger brutalement (Krstić et al., 2025). En s’emparant du pétrole vénézuélien sans consulter ses alliés, Trump démontre que l’Alliance atlantique est effectivement soumise au principe de l’America First et à la nouvelle doctrine « Donroe » (contraction assumée de Donald et Monroe).

La doctrine « Donroe » : de protecteur à hégémon hémisphérique

« La doctrine Monroe est très importante, mais nous l’avons largement, très largement dépassée. On l’appelle maintenant la doctrine Donroe ».

Ce glissement sémantique constitue un autre élément clé. La doctrine Monroe de 1823, malgré ses ambiguïtés, prétendait protéger l’indépendance de l’ensemble du continent américain face aux puissances européennes. Le Corollaire Trump rompt radicalement avec cette logique. La « souveraineté américaine » invoquée par Trump n’est plus celle du continent, mais celle des seuls États-Unis sur le continent. Son discours du 2 décembre 2025 fut explicite : « C’est le peuple américain et non les nations étrangères ou les institutions mondialistes, qui contrôlera toujours son propre destin dans notre hémisphère ». Des propos presque paraphrasés ce 3 janvier 2026 :  « Dans le cadre de notre nouvelle Stratégie de sécurité nationale, la domination américaine dans l’hémisphère occidental ne sera plus jamais remise en question ».

« Les États-Unis ne permettront jamais à des puissances étrangères de voler notre peuple et de nous chasser hors de notre hémisphère. » 

En « chassant la Chine » du Venezuela, Trump ne « rend » pas le pays aux Vénézuéliens : il réaffirme que l’Amérique latine constitue une chasse gardée. L’intervention n’est pas pensée comme une rupture de souveraineté, mais comme une réaffirmation hégémonique.  L’opération de Caracas préfigure la mise en pratique brutale de la doctrine « Donroe » – la capture de Maduro marquant peut-être moins un tournant américain qu’un saut paradigmatique global : l’entrée à marche forcée dans un nouvel ordre international où la souveraineté cesse d’être un principe universel pour redevenir un privilège conditionnel et transactionnel : une « pax MAGA ». 

Sources 

Brown, R. (2024, 1 décembre). Donald Trump’s Machiavellian philosophyThe Loop (ECPR).

da Empoli, G. (2025). L’heure des prédateurs. Paris : Gallimard.

Krstić, M., Nedeljković, S., & Dašić, M. (2025). From Kantian friendship to Benthamite partnership: Transatlantic relations under Donald Trump. International Politics, 62, 1251–1276.

Le Grand Continent. (2025, 7 décembre). Donroe : le corollaire Trump à la doctrine MonroeLe Grand Continent.

Le Grand Continent. (2026a, 3 janvier). Trump annonce la prise du contrôle du Venezuela par les États-Unis : texte intégralLe Grand Continent.

Le Grand Continent. (2026b, 3 janvier). L’opération américaine au Venezuela vise-t-elle avant tout les réserves de pétrole du pays ? Le Grand Continent.

Mhalla, A. (2024). Technopolitique : Comment la technologie fait de nous des soldats. Paris : Seuil

New York Times. (2025, 17 novembre). Trump, Latin America, and the Monroe DoctrineThe New York Times.

Perczyński, P. (2025). New Prince? Comparing President Donald Trump’s views and actions to Niccolò Machiavelli’s political thought. Studia Politologiczne, 77, 206–222.

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