Davos, « for sure ». Sur l’illusion narrative

La lecture du dernier texte de Philippe Moreau Chevrolet, avec qui j’entame aujourd’hui même la dixième édition de notre cours de communication politique à Sciences Po Paris, m’a conduit à proposer cette contre-chronique. Elle vise à déplacer légèrement le regard, en interrogeant ce que la focalisation sur les effets narratifs et symboliques tend parfois à laisser hors champ.

L’époque contemporaine se caractérise par une confusion persistante entre succès symbolique et efficacité politique, entre viralité médiatique et pouvoir, entre narration et capacité réelle à transformer les rapports de force (Bleiker, 2001). Cette confusion alimente une lecture enchantée des dynamiques globales, où images, discours et postures esthétiques se voient attribuer une portée stratégique fictive – une illusion d’autant plus séduisante qu’elle répond à une anxiété diffuse : celle d’un ordre objectivement vacillant.

Fétichisme de l’événement élitaire

L’un des travers majeurs de l’analyse politico-communicationnelle contemporaine réside dans la surinterprétation de séquences médiatiques produites dans des espaces déjà acquis aux valeurs qu’elles mettent en scène. Le World Economic Forum de Davos ne constitue pas une « scène mondiale » dans sa pluralité conflictuelle, mais fonctionne avant tout comme un dispositif de reconnaissance mutuelle hautement ritualisé entre décideurs économiques, financiers et politiques – dispositif qui, à l’ère Trump, a partiellement perdu son caractère de safe space discursif. Le décalage entre ces « hommes de Davos » et les sociétés qu’ils prétendent représenter tend ainsi à s’accentuer plutôt qu’à se résorber (Parmar, 2026). Interpréter ces rencontres comme des « tournants narratifs » globaux revient moins à décrire une dynamique réelle qu’à projeter sur un public mondial une fiction morale de maîtrise, largement confinée à un entre-soi occidental (Homolar & Turner, 2024).

Illustration paradigmatique en acte : le discours prononcé in situ par Mark Carney, premier ministre du Canada, évoquant une « rupture, pas une transition » avec un « ancien ordre [qui] ne reviendra pas ». Carney appelle les « puissances moyennes » à se regrouper autour d’une nouvelle autonomie stratégique (World Economic Forum, 2026), dessinant les contours d’une « troisième voie » censée renvoyer dos à dos l’unilatéralisme hégémonique américain – désormais dans sa mouture non fictive, la suspension d’incrédulité étant rompue, mutée en un néo-impérialisme assumé aux accents golden age donroe-compatible – et la realpolitik du bloc autoritaire (Chine, Russie et affiliés). Imprégnée d’un values-based realism (formule empruntée à Alexander Stubb), cette construction narrative vise moins à résoudre cet entre-deux stratégique qu’à le rendre normativement supportable pour les middle powers.

Ce discours opère sur deux registres étroitement imbriqués. Il relève d’abord du wake-up call post-mondialiste : l’ordre néolibéral est déclaré obsolète tout en étant reconduit sous une forme réétiquetée – celle d’un « réalisme fondé sur des valeurs ». Il s’inscrit ensuite dans le registre de la consolatio ; genre rhétorique antique visant à transformer une perte irréversible en récit moralement supportable (Luciani, 2017). Carney reconnaît d’ailleurs explicitement que l’ordre international antérieur reposait sur une fiction entretenue, admettant que l’on avait « largement évité de nommer les écarts entre la rhétorique et la réalité ». Or, si la fiction est désormais nommée comme telle, rien n’indique que la troisième voie proposée s’en émancipe réellement : elle en constitue plutôt une reformulation morale, assumant la fin de l’illusion sans rompre avec sa fonction politique.

Carney suggère ainsi un travail de deuil, rapidement reformulé en injonction à la résilience, à destination des élites transnationales : puisque l’hégémonie américaine ne garantit plus la stabilité ni la prévisibilité de l’ordre international, il conviendrait de ne pas la regretter, car « la nostalgie n’est pas une stratégie » (World Economic Forum, 2026). Ce glissement du tragique vers le managérial n’est pas anodin : il porte la marque d’un acteur dont la trajectoire – de la Bank of England aux sommets de la gouvernance globale – a précisément consisté à traduire les chocs systémiques en impératifs d’adaptation. La lucidité affichée fonctionne ainsi comme un dispositif de consolation politique, fournissant une nouvelle identité narrative sans remise en cause des fondements matériels de l’ordre existant, tandis que la mobilisation de Václav Havel et de l’injonction à ne plus « vivre dans le mensonge » s’inscrit paradoxalement dans un cadre incarnant, de manière quasi caricaturale, l’entre-soi même que ce discours prétend dépasser.

Les lunettes miroir ne font pas le leader

Cette surestimation du récit s’accompagne d’un fétichisme croissant de l’image et de la mémification du leadership politique, appréhendés à travers des artefacts visuels (gestuelle, accessoires, postures iconoclastes) auxquels est prêtée une profondeur stratégique disproportionnée. 

L’épisode des lunettes miroir (modèle Pacific 01 S du lunetier Henry Jullien, basé en France et intégré au groupe italien iVision Tech) portées par Emmanuel Macron à Davos constitue, à cet égard, un cas d’école : un détail cosmétique « accidentel », immédiatement surinterprété, érigé en symbole de fermeté, de virilité politique ou de supposée « reprise de contrôle du narratif ». Gageons qu’ici, la mémification n’est pas un effet collatéral mais un geste recherché, relevant du ready-made communicationnel : un objet prêt-à-détourner (verres polarisés bleus, effet Top Gun) puisant dans une pop-culture rétro-kitsch déjà mobilisée de façon routinière par les artificiers-mémificateurs du compte @WhiteHouse sur Instagram ou X.

Dans un écosystème médiatique saturé d’images et structuré par l’économie de l’attention, la singularité iconique n’est plus synonyme de pouvoir, mais de circulation symbolique accélérée, souvent détachée de toute performativité politique réelle (Shifman, 2014). La mémification constitue un indicateur fondamentalement ambigu : devenir un mème ne signifie ni gagner en autorité, ni en efficacité politique. Elle peut au contraire contribuer à une folklorisation du pouvoir, au risque d’un glissement de l’éthos du leader vers l’état de Witzfigur ; figure risible, abondamment commentée, mais stratégiquement désarmée. 

Le « hype Maverick » censé réhausser l’aura présidentielle illustre là encore cette dynamique : loin de produire l’effet de subversion attendu, cette esthétisation tardive (en fin de second mandat) confirme le décalage entre désir projeté et puissance réelle. Là où certains entrepreneurs populistes transforment le chaos médiatique en capital politique durable, les dirigeants mainstream n’en récoltent que les miettes ironiques – for sure.

Debord avait anticipé une politique réduite à sa mise en scène. L’économie attentionnelle des plateformes en radicalise aujourd’hui les effets, privilégiant la dérision à l’autorité et l’instant à la durée (Roselle et al., 2014). La mémification n’indique dès lors pas un gain de puissance, mais une érosion de la gravité symbolique du pouvoir : les lunettes miroir ne font pas le leader, elles catalysent un désir de leadership d’autant plus vif que les ressources stratégiques font défaut.

Le retour du réel : matérialité contre narration

L’idée selon laquelle une narration alternative – qu’elle prenne les traits d’une « troisième voie » ou d’un contre-leadership pastiche offert à la mémification – pourrait compenser une faiblesse structurelle en termes d’hyperpuissance relève d’un idéalisme discursif persistant. Le réalisme classique, de Thucydide à Morgenthau, rappelle une vérité souvent éludée : les États agissent sous contraintes et les récits ne suspendent pas les rapports de force. Les constructions idéologiques, les fictions morales et les esthétiques de substitution n’effacent ni les asymétries matérielles ni les calculs stratégiques qui structurent l’action internationale, y compris lorsqu’elles s’incarnent dans la figure d’un chef d’État à la tête d’une puissance nucléaire.

La lucidité commence alors précisément là où s’arrête la communication performative : dans la capacité à rompre avec le deal-making érigé en méthode, avec le bullying comme grammaire du pouvoir et avec les dynamiques phagocytantes d’une Pax MAGA fondée sur l’absorption plutôt que sur la règle. L’attention n’est pas le pouvoir, la viralité n’est pas la souveraineté et la politique ne se gagne pas durablement dans l’esthétique de l’instant. Les alliances narratives et les coalitions discursives ne transforment les rapports de force que lorsqu’elles sont adossées à des capacités matérielles crédibles. À défaut, la communication politique cesse d’être un instrument d’action pour devenir une consolatio collective ; un art de rendre désirable ce qui ne peut plus être imposé.

Sources

Bleiker, R. (2001). The Aesthetic Turn in International Political Theory. Millennium: Journal of International Studies30(3), 509-533. https://doi.org/10.1177/03058298010300031001 

Debord, G. (1967). La société du spectacle. Paris : Éditions Buchet-Chastel.

Homolar, A., & Turner, O. (2024). Narrative alliances: The discursive foundations of international order. International Affairs, 100(1), 203–220. https://doi.org/10.1093/ia/iiad291

Luciani, S. (2017). Lucrèce et la tradition de la consolation. Exercices de rhétorique, (9)https://doi.org/10.4000/rhetorique.519

Parmar, I. (2026, January 18). As WEF 2026 meets at Davos, elites face a legitimacy challenge. The Wirehttps://m.thewire.in/article/business/as-wef-2026-meets-at-davos-tomorrow-elites-face-a-legitimacy-challenge

Roselle, L., Miskimmon, A., & O’Loughlin, B. (2014). Strategic narrative: A new means to understand soft power. Media, War & Conflict7(1), 70-84. https://doi.org/10.1177/1750635213516696

Shifman, L. (2014). Memes in digital culture. The MIT Press.
World Economic Forum. (2026, January 20). Davos 2026: Special address by Mark Carney, Prime Minister of Canadahttps://www.weforum.org/stories/2026/01/davos-2026-special-address-by-mark-carney-prime-minister-of-canada/

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