Quelques bribes d’interview retenues dans ce papier de la RTBF publié le 25 mars 2026. Propos recueillis par Maxime Verbeke.
À titre de complément, j’aimerais ici souligner que l’enjeu du « mensonge en politique » ne peut être appréhendé sans une clarification conceptuelle rigoureuse des registres en présence. Mon analyse insistait sur la distinction entre mensonge intentionnel, erreur factuelle, disinformation et simple travail de réinterprétation [spin], cette dernière constituant la matière même de la communication politique et ne pouvant être assimilée à une falsification au sens strict. En ce sens, toute tentative de pénalisation du « mensonge » qui ne distingue pas explicitement ces catégories ouvre un risque élevé d’arbitraire et de politisation de la véridiction, en particulier dans un contexte européen où les dispositifs de lutte contre la désinformation tendent déjà à se multiplier à différents niveaux de gouvernance. Par ailleurs, les promesses électorales, souvent mobilisées comme exemples paradigmatiques de tromperie, relèvent en réalité d’anticipations conditionnelles encastrées dans des contraintes institutionnelles, ce qui rend leur qualification juridique comme « mensonges » particulièrement problématique.
Au-delà de ces distinctions, mon propos insistait sur une transformation plus profonde du régime de vérité dans les démocraties contemporaines. Nous ne sommes pas simplement confrontés à une augmentation quantitative des fausses déclarations, mais à une reconfiguration de la valeur même de la vérité : des leaders peuvent être perçus comme « authentiques » précisément parce qu’ils transgressent les standards factuels, au profit d’une cohérence expressive ou identitaire. Dans un environnement médiatique structuré par la vitesse, l’émotion et la polarisation, l’adhésion aux contenus dépend moins de leur véracité que de leur congruence avec des appartenances politiques préexistantes. Il en résulte une coexistence des dispositifs de vérification eux-mêmes : chaque camp développe ses propres instruments de fact-checking, produisant des « infrastructures de vérité » concurrentes où la vérification devient une arme discursive plutôt qu’un arbitrage partagé.
Cette configuration renvoie à ce que l’on peut qualifier, avec prudence, d’époque proprement nietzschéenne — le perspectivisme, chez Nietzsche, n’impliquant pas que toutes les propositions se valent, mais que toute vérité demeure située, inscrite dans un point de vue et un rapport de forces. Or, dans l’espace politique contemporain, ce constat descriptif tend à être détourné : si toute vérité est interprétation, alors plus rien ne distingue fondamentalement le vrai du faux. C’est là une dérive majeure. Car si la transcendance d’une vérité absolue s’est effectivement érodée, cela ne dispense en rien les démocraties d’un impératif minimal de véridiction portant sur des énoncés contrôlables (chiffres, faits, séquences événementielles) à partir desquels seulement peuvent se déployer des interprétations légitimes. Confondre ces deux niveaux, celui des faits et celui des interprétations, revient à ouvrir un espace potentiellement illimité au mensonge.
Dans ce cadre, l’initiative galloise doit être comprise comme une expérimentation normative européenne confrontée à une tension constitutive : contenir les formes organisées de désinformation qui fragilisent la confiance démocratique, sans instituer pour autant une autorité susceptible de monopoliser politiquement la définition du vrai. L’Union européenne illustre déjà cette ambivalence, oscillant entre la nécessité de protéger l’espace informationnel et le risque de figer le débat public sous couvert de régulation. Autrement dit, la question n’est pas seulement juridique ou technique : elle engage les conditions mêmes de possibilité d’un espace public partagé.
Texte de l’article (à retrouver sur le site de la RTBF) :
« Dire volontairement des fake news en politique ne sera désormais plus sans conséquence. Au Pays de Galles, les élus qui trompent délibérément les électeurs pourraient être contraints de quitter leurs fonctions. Une première mondiale qui vise à restaurer la confiance démocratique. Mais qu’en est-il chez nous, en Belgique ?
Le Pays de Galles s’apprête à franchir un cap inédit. Le 17 mars, le parlement gallois a adopté une loi qui fait du mensonge politique un délit. Désormais, un élu ou un candidat qui diffuse volontairement une information fausse pour influencer un vote pourra être sanctionné, voire contraint de quitter ses fonctions.
Jusqu’ici, le mensonge en politique relevait surtout du débat public, rarement du droit. Cette réforme change la donne : elle inscrit noir sur blanc une exigence d’honnêteté dans la loi. Une première, non seulement au Royaume-Uni, mais aussi à l’échelle mondiale.
Le Pays de Galles pourrait bien faire figure de laboratoire. Partout en Europe, la question de la désinformation en politique s’impose. Cette initiative ouvre une voie nouvelle : celle d’une responsabilité juridique des élus face à leurs paroles.
Reste à voir si ce modèle fera cas d’école. Et surtout, s’il tiendra ses promesses : restaurer une confiance abîmée entre citoyens et représentants.
La vérité comme socle démocratique
Derrière cette réforme, un constat : la confiance entre citoyens et responsables politiques s’érode. Promesses non tenues, chiffres déformés, déclarations trompeuses… pour les autorités galloises, ces pratiques fragilisent la démocratie.
« Une démocratie commence à s’effondrer si les électeurs ne peuvent pas faire confiance à ce que disent les élus« , a déclaré le leader nationaliste Adam Price, cité par The Guardian. Même son de cloche chez l’avocat Sam Fowles, proche du gouvernement, qui estime que les politiques doivent être soumis aux mêmes exigences que d’autres professions comme les médecins ou les avocats.
Le texte vise donc une « petite minorité » d’élus qui, selon ses défenseurs, « empoisonnent » le débat public en déformant la vérité à des fins électorales.
Mais la réforme divise. Ses partisans saluent un tournant majeur. Pour eux, il s’agit d’un signal fort envoyé aux citoyens : la parole politique doit redevenir fiable. Dans un contexte marqué par la désinformation et les fake news, cette loi veut remettre les faits vérifiables au centre du débat.
Ses détracteurs, en revanche, redoutent des dérives. Certains craignent une atteinte à la liberté d’expression ou une instrumentalisation politique des poursuites. Mais le politologue Léopold Verlaine-Corbion rappelle que « la liberté d’expression n’est pas un droit absolu. Elle est déjà contrainte et cadrée par des lois telles que les lois mémorielles ou la pénalisation des discours de haine. Contraindre les responsables politiques à seulement prononcer des discours vérifiés et des opinions serait, à mon sens, aussi salutaire pour le débat démocratique que le sont ces lois« . Il ajoute : « Quant à la crainte de l’instrumentalisation politique des poursuites, ça revient à remettre en question la probité de la justice« .
Il est toutefois important de souligner que cette loi est une volonté commune. « Cette volonté politique est transpartisane, c’est-à-dire que plusieurs partis se sont mis d’accord sur le fait de devoir voter cette loi, et ça c’est très important« , appuie Léopold Verlaine-Corbion.
Comment définir un mensonge en politique ?
La loi galloise cible les déclarations « volontairement fausses ou trompeuses« . Mais dans la pratique, la frontière est floue. Une promesse irréaliste est-elle un mensonge ? Une exagération devient-elle une manipulation ? Et surtout, comment prouver l’intention de tromper ? L’objet n’est pas de déterminer qui ment ou pas et d’en tirer une condamnation morale. Mais d’essayer de déterminer si un mensonge en politique est systématiquement condamnable.
À la fin du XVIIIe siècle, un débat oppose Emmanuel Kant et Benjamin Constant sur la place du mensonge. Pour Kant, la vérité doit être dite en toutes circonstances : mentir porte atteinte à la dignité humaine et prive autrui de sa liberté de jugement. Constant nuance cette position avec un exemple célèbre : celui d’un assassin qui chercherait un ami caché chez vous. Dans ce cas précis, mentir devient non seulement acceptable, mais souhaitable, car il permet de protéger une vie.
Sans rejeter l’importance de dire la vérité, Constant estime donc que ce devoir connaît des limites, notamment lorsqu’il nuit aux droits fondamentaux d’autrui. Transposé au champ politique, ce raisonnement ouvre la voie à une forme de tolérance envers certains mensonges, à condition qu’ils servent l’intérêt général. Dès lors, dissimuler une information ou garder un secret peut se justifier si dire la vérité risque de nuire au bien collectif ou aux droits des citoyens.
Mais à quel moment le mensonge prend-il la place de la vérité ? Pour Nicolas Baygert, professeur à l’IHECS et maître de conférences à l’Université libre de Bruxelles et enseignant à Sciences Po Paris (IEP, France), il est difficile de définir précisément un mensonge politique. « Les promesses de campagne ne sont pas des mensonges, mais plutôt des incompatibilités prises au vu des réalités institutionnelles« , affirme-t-il. Il ajoute que lors des campagnes électorales, les politiques promettent de nombreuses idées mais qui ne peuvent pas toutes être réalisées, notamment à cause des coalitions avec les différents partis pour former une majorité.
Les Gallois définissent le mensonge en politique au travers de trois notions phares :
- La fausseté factuelle
- L’intention de tromper le public
- Et la connaissance de cette fausseté.
Pour Léopold Verlaine-Cobrion, politologue, « On a vraiment la notion d’intentionnalité qui est très importante et aussi la notion de fausseté factuelle. Qu’est-ce que ça élimine toute suite ? Ça élimine les opinions, ça élimine les promesses non tenues et ça élimine des erreurs qui auraient été commises et qui ne sont pas intentionnelles. C’est là où on fait la différence entre désinformation et mésinformation« .
Le politologue ajoute que « les bases juridiques et les bases définitionnelles du mensonge existent déjà. La Belgique sanctionne déjà le mensonge dans bon nombre de cas, que ce soit dans le droit pénal avec la diffamation, ou le droit économique avec les pratiques déloyales en publicité et autre« .
Où se situe la Belgique ?
Pour l’instant, une telle loi n’existe pas encore chez nous. Peut-être permettrait-elle de restaurer la confiance du citoyen envers la politique. Dans le dernier grand baromètre, publié dans Le Soir, un an avant les dernières élections chez nous, les sondés émettaient une méfiance puis un dégoût vis-à-vis de la politique. À la question « faites-vous confiance à la politique ?« , 69% répondaient non (en Wallonie, cela montait à 74%), et 24% oui.
Mais quel organe pourrait se charger de sanctionner les politiciens qui admettent des contrevérités ? Pour Nicolas Baygert, professeur à l’IHECS et maître de conférences à l’Université libre de Bruxelles et enseignant à Sciences Po Paris (IEP, France), il existe déjà une institution chargée de conseiller les mandataires publics fédéraux (ministres, parlementaires) sur des questions éthiques et les conflits d’intérêts : la Commission fédérale de déontologie.
Elle rend des avis confidentiels basés sur le Code de déontologie pour prévenir les manquements. « Cette commission a déjà des missions bien définies, comme donner des recommandations plutôt générales, sans dimension coercitive ou punitive. Maintenant, de telles dimensions, coercitive et punitive, pourraient s’ajouter à sa liste de compétences, ce qui permettrait de réguler, potentiellement, les mensonges politiques« , complète-t-il, avant d’ajouter que tout cela « relève d’une collégialité politique pour que ça fonctionne« .
Ces zones grises inquiètent déjà certains observateurs. L’application concrète du texte prendra du temps, et devra s’appuyer sur des mécanismes d’enquête solides. Dans certains cas, les élus pourraient être contraints de corriger leurs propos, suspendus, voire révoqués et remplacés.
Une chose est sûre : au Pays de Galles, mentir en politique ne sera bientôt plus sans risque. Les députés reconnus coupables de faute grave pourront être destitués par un vote de leurs électeurs. Désormais, tout membre condamné à une peine de prison, quelle qu’en soit la durée (y compris une peine avec sursis), sera révoqué et, s’il commet une faute grave et qu’un comité de discipline recommande sa révocation, un vote majoritaire de l’ensemble du parlement gallois pourra également le destituer. Toutefois, la loi n’entrerait pas en vigueur avant 2030 au plus tôt et ne s’appliquerait pas aux élections de mai prochain. »

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