Comment Dominique de Villepin, le dinosaure de la politique française est devenu une rockstar des plateaux TV et quasi-candidat à l’Elysée

Interview pour la RTBF parue le 17 mars 2026. Propos recueillis par Guillaume Woelfle.

Ceux qui l’adulent aujourd’hui n’étaient pas nés quand la jeunesse française manifestait contre sa politique de l’emploi en 2005. Pourtant, c’est bien la jeunesse, et plutôt de gauche, que l’ancien Premier ministre Dominique de Villepin séduit depuis plusieurs mois à travers des positions fortes sur Trump, Gaza, la Russie et l’extrême droite. Sa posture d’observateur au-dessus de la mêlée en fait une personnalité rêvée des médias, de quoi lui construire une stature de candidat à l’élection présidentielle. Sa route vers l’Elysée est pourtant encore longue et minée.

Pas encore officiellement candidat, sans aucun titre ni fonction, il enchaîne les plateaux de télévision français. Dominique de Villepin, 72 ans, ancien Premier ministre est depuis la fin de l’année 2025 une nouvelle « rock star » politico-médiatique, dont les séquences isolées sur les réseaux sociaux cumulent des millions de vues, notamment auprès d’une génération qui ne l’a jamais connu au pouvoir. De quoi, estime Solenn de Royer dans une chronique du Monde, « identifier une voie de passage vers la présidentielle« . Une ambition qu’il n’a pas démentie au micro de la RTBF mi-mars : « J’ai une mémoire, j’ai une santé, j’ai une détermination et je suis prêt à livrer combat pour empêcher (l’extrême droite d’arriver au pouvoir, ndlr). »

Mais qui est cet homme de droite qui place le curseur de plus en plus à gauche ? Ce défenseur du droit international dans un monde qui lui roule de plus en plus dessus ? Cet ancien Premier ministre, critique d’Israël et des Etats-Unis, sans défendre l’Iran ni le Hamas ?

Est-ce que tout destinait Dominique de Villepin à une carrière politique et diplomatique ? Certainement. Dans sa famille, les Galouzeau de Villepin, ils sont 18 à avoir décroché la prestigieuse Légion d’honneur : militaires, diplomates, députés, chefs d’entreprise… Dominique de Villepin est fait de ce bois-là. Le bac en poche à 16 ans, il étudie le droit, les sciences politiques et entre en 1978 à la prestigieuse Ecole nationale d’administration (ENA), véritable pipeline à élites politiques françaises. Sa promotion 1980 compte dans ses rangs François Hollande ou Ségolène Royal.

Son enfance passée à l’étranger (Etats-Unis, Amérique latine, Afrique) va le pousser vers une carrière diplomatique qu’il embrasse dans les années 1980. Il travaille aux ambassades de France à Washington et New Delhi, avant de rentrer en France en 1992.

L’année 1993 marque le tournant de sa carrière : de la diplomatie à la politique. Même s’il est membre du RPR, le parti de tradition gaulliste, depuis 1977, et qu’il collabore avec Jacques Chirac depuis 1981, c’est au mi-temps des années 90 que Villepin entre dans les cercles de pouvoir. Il est nommé directeur de cabinet d’Alain Juppé, ministre des Affaires étrangères du gouvernement d’Edouard Balladur qui vient de remporter les élections législatives, dans un contexte de cohabitation imposé au président socialiste François Mitterand.

La victoire du RPR aux élections législatives de 1993 ne sont que les prémisses de la victoire, à la présidentielle cette fois, de Jacques Chirac en 1995. Le nouveau président choisit Villepin comme secrétaire général de l’Élysée. Un poste stratégique, mais dans l’ombre. Réputé fin stratège, il sera pourtant à l’origine de l’une des plus grandes erreurs tactiques de la droite française : la dissolution de 1997, décidée par Jacques Chiracpour mettre fin aux luttes intestines à la droite.

Le RPR perd les élections, le socialiste Lionel Jospin devient Premier ministre de Jacques Chirac dans ce qui sera la troisième cohabitation de la Ve république. « Les Chiraquiens l’ont longtemps surnommé Néron pour cette dissolution ratée de 1997« , replace aujourd’hui Nicolas Baygert, professeur à l’IHECS et maître de conférences à l’Université Libre de Bruxelles et enseignant à Sciences Po Paris (IEP, France).

2003 : le discours de l’Onu

Nouvelle élection présidentielle en mai 2002. Le choc de voir Jean-Marie Le Pen accéder au second tour suit surtout la claque socialiste du premier tour. Lionel Jospin, Premier ministre de cohabitation de Jacques Chirac, rate sa campagne, perd au premier tour et s’efface à jamais de la vie politique. C’est le paradoxe de l’échec de la dissolution ratée de 1997 : elle a permis, au moins en partie, la réélection de Chirac en 2002.

Sa victoire fêtée, Chirac nomme de Villepin au prestigieux ministère des Affaires étrangères. C’est le personnage de Dominique de Villepin au Quai d’Orsay qui inspirera Christophe Blain et Abel Lanzac pour leur BD du même nom, ensuite adaptée en film avec Thierry Lhermitte dans le rôle du ministre, même si celui-ci assure n’imiter personne.

ans le deuxième tome de la BD, on y voit par exemple la préparation d’un discours du ministre des Affaires étrangères à l’ONU contre une intervention militaire au Lousdem, un pays soupçonné de détenir des armes de destruction massive. La référence est explicite à un discours resté dans l’histoire : celui de Dominique de Villepin le 14 février 2003 au Conseil de sécurité des Nations unies pour s’opposer à l’intervention américaine en Irak. Il y déclare :

L’option de la guerre peut apparaître a priori la plus rapide. Mais n’oublions pas qu’après avoir gagné la guerre, il faut construire la paix. Et ne nous voilons pas la face : cela sera long et difficile, car il faudra préserver l’unité de l’Iraq, rétablir de manière durable la stabilité dans un pays et une région durement affectés par l’intrusion de la force. Face à de telles perspectives, il y a l’alternative offerte par les inspections, qui permet d’avancer de jour en jour dans la voie d’un désarmement efficace et pacifique de l’Iraq. Au bout du compte, ce choix-là n’est-il pas le plus sûr et le plus rapide ? Personne ne peut donc affirmer aujourd’hui que le chemin de la guerre sera plus court que celui des inspections. Personne ne peut affirmer non plus qu’il pourrait déboucher sur un monde plus sûr, plus juste et plus stable. Car la guerre est toujours la sanction d’un échec.

Fait rarissime, ce discours est applaudi par l’assemblée du Conseil de sécurité. Et encore aujourd’hui, ou plutôt surtout aujourd’hui dans le contexte de la guerre menée par les Etats-Unis et Israël sans mandat international en Iran, ce discours de Dominique de Villepin est mobilisé à son bénéfice.

« Ce discours, qui défendait le droit international, avec une méfiance envers les aventures guerrières américaines, et cette insistance aussi sur la légitimité internationale, multilatérale, lui donne encore aujourd’hui cette stature de diplomate, parfois même du diplomate poète, qui dit ‘non’ à la guerre au nom d’une certaine idée de la France« , analyse Nicolas Baygert.

Dominique de Villepin restera deux ans aux Affaires étrangères, puis deux ans à l’Intérieur avant d’entrer dans le costume de Premier ministre en 2005, en remplacement de Jean-Pierre Raffarin, après la victoire du « non » au référendum constitutionnel européen de 2005.

« Villepin, si tu savais, ta réforme où on se la met »

À Matignon, Villepin mène une politique de droite assez classique : privatisations, désendettement de l’État, baisse d’impôts et flexibilité pour inciter les entreprises à embaucher et réduire le chômage. Le contrat nouvelles embauches (CNE) est lancé pour permettre aux entreprises de licencier un nouvel employé sans motif dans les deux ans après la signature de son contrat. Cette disposition fait peu de vagues, et Dominique de Villepin copie-colle ce dispositif aux jeunes à travers le contrat première embauche (CPE).

Mais cette fois, l’opposition syndicale, de gauche et étudiante, est massive. Les jeunes font grève, descendent dans les rues de France, en entonnant « Villepin, si tu savais, ta réforme où on se la met« . Le Premier ministre a recours au désormais célèbre 49.3 pour adopter le texte. Cela ne désarme pas les opposants, la pression reste forte sur Jacques Chirac qui décide de ne pas promulguer la loi. Finalement, Dominique de Villepin remplacera le dispositif par une autre mesure, ce qui reviendra à son annulation pure et simple.

« La jeunesse actuelle n’a pas connu Villepin comme Premier ministre, resitue Nicolas Baygert. Et ce conflit avec la jeunesse étudiante est complètement effacé aujourd’hui, ou en tout cas relégué, au profit de la seule séquence « héroïque » du refus de la guerre en Irak à l’ONU. Et c’est ce capital qui est remobilisé aujourd’hui. »

Rivalité, jusque dans les prétoires, avec Nicolas Sarkozy

Petit à petit, 2007 approche. Jacques Chirac, après deux mandats, ne peut plus se présenter. Un candidat attend impatiemment son heure : Nicolas Sarkzoy, président du parti présidentiel, l’UMP. Au sein du gouvernement Villepin, entre 2005 et 2007, Sarkozy est ministre de l’Intérieur, notamment lors des fameuses émeutes de 2005. La rivalité croit entre les deux hommes. Le caractère, le positionnement politique, la stature internationale de Villepin face à l’omniprésence sur les affaires intérieures de Sarkozy, tout les oppose.

Matignon doit constituer un véritable tremplin pour la présidence même si Villepin n’a jamais annoncé explicitement sa candidature. Peut-être n’a-t-il pas eu le temps ? Car outre la polémique du CPE, Villepin est désormais cité dans l’affaire Clearstream 2 en avril et mai 2006, à un an de l’élection. Il s’agit d’une histoire complexe qui prétendait qu’une série de personnalités politiques dont Nicolas Sarkozy, Laurent Fabius, Dominique Strauss-Kahn et des industriels de l’armement touchaient des commissions occultes à travers la vente de frégates à Taïwan.

Il sera établi, en cours d’enquête, que les documents transmis comme des listings contenants les noms de personnalités dont Nicolas Sarkozy étaient faux. Et selon l’accusation, ces faux listings auraient été encouragés par des injonctions de Dominique de Villepin afin de manipuler la justice et « balancer » Nicolas Sarkozy, son rival à la présidentielle qui approche.

Nicolas Sarkozy est élu président le 6 mai 2007. La veille de la passation de pouvoir, Dominique de Villepin démissionne de son poste de Premier ministre. Et c’est en qualité de simple citoyen qu’il sera perquisitionné et mis en examen pour « complicité de dénonciation calomnieuse, recel de vol, recel d’abus de confiance et complicité d’usage de faux« , en juillet 2007.

A l’ouverture du procès en septembre 2009, Dominique de Villepin déclare que sa présence sur le banc des accusés ne s’explique que par « la volonté d’un homme, […] par l’acharnement d’un homme, Nicolas Sarkozy, qui est aussi président de la République française« , insinuant une mainmise sur la justice par son rival, qui s’était constitué partie civile au procès.

Dominique de Villepin est relaxé par le tribunal correctionnel de Paris en janvier 2010, et à nouveau en appel en mai 2011. Son image politique en sera écornée. Définitivement croit-on.

Affaires florissantes et candidature présidentielle avortée

Après son départ de Matignon, Dominique de Villepin devient avocat, ouvre un cabinet spécialisé dans les affaires internationales et lance une activité de conseil réputée « florissante », Villepin International. Son carnet d’adresses lui apporte des clients du monde entier, parfois fortunés. Ses relations avec le Qatar sont notamment mises en évidence, à la fois pour expliquer sa fortune, à la fois pour le discréditer et le présenter comme soumis à des personnages peu recommandables. Il est aujourd’hui régulièrement attaqué sur ce point, et s’en défend.

Les activités marchent, mais la politique n’est pas forcément écartée. Spectateur attentif du quinquennat de Nicolas Sarkozy qu’il critique, il confie dès 2009 son intention de se présenter à la prochaine élection présidentielle de 2012, au cours de laquelle il se verrait bien affronter son rival.

En ce sens, il lance un parti en 2010, « République solidaire », tentant de jouer une partition de libéralisme social, dans la tradition gaullienne, dont il estime que l’UMP et Nicolas Sarkozy s’écartent. Il annonce sa candidature au 20 heures de TF1 le 11 décembre 2011. Sa mesure phare : un « revenu citoyen », versée à chaque français selon un principe assez proche de l’allocation universelle. Crédité de 1% à 3% des intentions de vote dans les sondages, il ne pourra jamais se tester au grand jeu démocratique, faute d’obtention des 500 signatures de maires nécessaires pour se présenter à l’élection.

Un retour médiatique en 2024

« Dominique de Villepin incarne aujourd’hui la figure de l’ancien qui est redevenu disponible pour la projection imaginaire dans un paysage politique et partisan largement disqualifié« , analyse Nicolas Baygert. Ce retour, il l’initie en 2024, après les élections législatives et la dissolution ratée (oui, comme en 1997) d’Emmanuel Macron. Il appelle à voter en faveur du Nouveau front populaire en cas de second tour face au Rassemblement national.

L’ancien Premier ministre répond de plus en plus aux invitations des médias pour commenter la situation politique française, mais aussi les crises internationales : la guerre en Ukraine, Donald Trump, la guerre à Gaza.

« 20 ans plus tard, dans ce contexte international-là, celui du trumpisme, de la guerre au Moyen-Orient, Dominique de Villepin apparaît comme l’un des rares anciens dirigeants français à avoir construit une position cohérente, une position de refus qui résonne fortement avec les sensibilités d’une jeunesse de gauche anti-guerre, décode Nicolas Baygert. Et ce capital symbolique est d’autant plus efficace qu’il peut être détaché de la responsabilité gouvernementale quotidienne. Donc Villepin parle aujourd’hui depuis cette position, de cette posture d’ancien qui n’a pas de compte à rendre sur l’agenda économique ou sécuritaire concret.« 

En juin 2025, il annonce dans la presse le lancement d’un nouveau mouvement, « La France humaniste« , et annonce développer des idées, sans réfuter une possible candidature à l’élection présidentielle. « Il incarne aujourd’hui une forme de dignité présidentielle de rechange, dans un moment où on a l’impression qu’on manque de ce type de figure. Il y a aussi une forme de nostalgie, on réactive d’anciennes personnalités à l’ethos présidentiable comme l’était Jacques Chirac.« 

Les médias font aussi appel, de plus en plus, à ces figures considérées à tort ou à raison comme au-dessus de la mêlée. « Il peut se déclarer à la fois de gauche et de droite, dans une posture gaullienne au-dessus des partis, ce qui est particulièrement apprécié dans cette économie de l’attention, des chaînes d’info ou des plateaux comme Quotidien qui finalement voient en lui une personnalité suprapolitique, un peu comme François Hollande. »

Quotidien avait d’ailleurs annoncé ne plus inviter de personnalités politiques, mais reçoit encore régulièrement François Hollande ou Dominique de Villepin. « C’est ce positionnement qui lui donne finalement cette aura de rock star sur les plateaux et qui le fait paraître un peu en dehors du jeu politique ou politicien. » La séquence découpée par Quotidien où il est interrogé sur sa popularité dépasse les 700.000 vues.

Le baromètre des personnalités IFOP-Fiducial pour Paris Match et Sud Radio de février dernier le classait deuxième personnalité préférée des Français avec 48% d’opinions favorables, devant Edouard Philippe, Jean-Louis Borloo ou Gabriel Attal. Attention, il ne s’agit absolument pas d’intentions de vote, dans lesquelles Jordan Bardella trône largement en tête, mais bien de sympathie. « C’est intéressant de voir que sa popularité est plus forte à gauche qu’à droite, notamment parce que la droite actuelle est davantage alignée sur des positions atlantistes ou pro-israéliennes que lui, décrypte Nicolas Baygert. C’est l’homme de droite que la gauche adore, et ce qui le rend aussi inassimilable aux personnalités de la Macronie. »

Car il faut bien le relever aussi, sa visibilité est désormais plus forte dans les médias connotés comme progressistes ou à gauche que dans les médias de Bolloré par exemple. Sa présence, en septembre dernier, à la Fête de L’Humanité, invité par le secrétaire national du Parti communiste, Fabien Roussel, a suscité « la consternation de son ancienne famille politique« , rapporte Solenn de Royer dans Le Monde.

Cette popularité, Dominique de Villepin peut également la cultiver sans se mouiller, pour l’instant, sur des sujets beaucoup plus clivants en France, comme les enjeux socio-économiques. « Il va devoir, à un moment donné, rentrer dans l’arène, abîmer cet ethos sur lequel il capitalise. On le voit déjà dans la sphère Bolloré, où on l’attaque comme le Mélenchon de droite, comme celui qui a retourné sa veste, on ne va pas l’épargner. Donc il va devoir rentrer dans la mêlée, prendre des coups et en rendre. Et puis il y aura certainement d’anciens camarades de l’UMP, dans les Républicains actuels, qui voudront l’éliminer, on pense notamment à Bruno Retailleau.« 

Pour l’instant, Dominique de Villepin ne dépasse par les 5% des intentions de vote au premier tour, mais « il existe en France parfois une candidature des médias, boostée par les écosystèmes médiatiques« , un peu à l’image de la victoire éclair de Macron en 2017.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.

Propulsé par WordPress.com.

Retour en haut ↑