« Paul » et « Melchior » à De Pappenheimers : la maîtrise des codes de la peopolisation politique dans les médias flamands

J’ai eu l’opportunité, ce lundi 31 décembre, de pouvoir brièvement m’exprimer à la RTBF sur la question des politiques francophones présents dans les émissions de variété en Flandre (sujets passés au JT de 13h00 et 19h30 et au journal parlé de 13h00 de La Première). Ci-dessous quelques éléments de synthèse additionnels :

1) La peopolisation du politique (la politique spectacle) est à un stade beaucoup plus avancé en Flandre que dans le paysage médiatique francophone. Les espaces dédiés à la parole politique y sont beaucoup plus nombreux et diversifiés – de Villa Politica, programme bihebdomadaire en direct du Parlement flamand et de la Chambre des Représentants aux émissions de divertissement sur la nouvelle chaîne VIER (De Kruitfabriek, le désormais célèbre De Slimste Mens ter Wereld –  « l’homme le plus intelligent du monde »… en Flandre, plateforme de lancement de la fusée De Wever – ou le quizz télé De Pappenheimers), en passant par les incontournables De Zevende Dag ou Terzake. Ces différentes émissions permettent aux hommes et femmes politiques flamands de tester et prouver à de multiples reprises leur potentiel médiagénique. Les émissions d’infotainment (fournissant à la fois de l’information et du divertissement) constituent dès lors une vitrine rêvée pour certains politiques. Citons ici l’exemple de Bart De Wever, « bon client » par excellence,  qui amusa les téléspectateurs par son humour caustique et dispose depuis d’une aura médiatique inégalée, après avoir boosté  les audiences de De Slimste Mens.

2) Le paysage politico-médiatique flamand fonctionne en vase clos, avec une production locale de célébrités propre à ce système en autarcie : les bekende Vlamingen (BV), les Flamands connus. À l’inverse, l’espace médiatique wallo-bruxellois ne constitue qu’une poche culturelle – un « entre soi » régional et dialectal au sein du vaste espace audiovisuel francophone – largement dominé par le P.A.F. (paysage audiovisuel français) avec Paris comme centre névralgique, où l’on « monte » si l’on souhaite réussir. Il en va donc tout autrement en Flandre où l’espace médiatique se suffit à lui-même et où pour « réussir » la mutation en BV s’avère indispensable.

3) Le microcosme des peoples flamands (BV) inclut aussi bien les vedettes de séries télévisées locales que les élus, y compris d’extrême-droite – un mélange des genres encore démontré par l’émotion suscitée lors du décès en 2011 de Marie-Rose Morel, ex-Miss Flandre, proche de Bart de Wever, passée au Vlaams Belang.  Cet in-group exclusif disposant d’une intertextualité culturelle propre, constitue le premier réel moteur de « nation-branding » au nord du pays – loin devant toute idéologie politique véhiculée par l’un ou l’autre parti.

4) Le paysage audiovisuel flamand dispose de codes et d’un ton bien particulier, comme purent le constater « Paul » (Magnette) et « Melchior » (Wathelet) dans l’émission De Pappenheimers diffusé la semaine dernière, en présence des frères Deborsu. Des codes, que cette nouvelle génération d’hommes et de femmes politiques francophones de Belgique semble enfin maitriser.

Melchior Wathelet et Paul Magnette durant le quizz télé « De Pappenheimers » – Capture d’écran.

5) En laissant de côté leurs lourds patronymes (sur demande quasi-coercitive du talentueux présentateur Steven Van Herreweghe), les deux hommes politiques francophones devinrent, le temps de l’émission, des peoples (des BV) comme les autres. Une « transmutation » fonctionnant tel un adoubement médiatique, les deux ministres pénétrant par le biais du divertissement dépolitisé le champ culturel flamand. Aussi, par ce type de médiatisation la prestation de « Paul » et « Melchior », deux élus aux compétences linguistiques exemplaires (roulement de « r » compris), permit de dédramatiser et de « personnaliser » le milieu politique francophone, et même d’amorcer un capital sympathie inespéré – y compris pour un représentant du PS et futur bourgmestre de Charleroi (!) – dans un champ largement dominé par la doxa dewéverienne.

6) Un dernier élément pouvant (d)étonner au sud du pays, le crime de lèse-majesté envers le monde politique n’existe pratiquement pas – des animateurs comme Steven Van Herreweghe n’hésitent d’ailleurs pas à pratiquer du Charleroi- voire du walloon-bashing en s’adressant à Paul Magnette, ce dernier rétorquant au tac-O-tac avec talent : « j’ai été Ministre de la Coopération et au Développement, c’est une bonne préparation pour Charleroi ». Un échange et une liberté de parole antithétique (on imagine la levée de bouclier qu’un tel propos susciterait en Wallobruxie) au ton généralement complaisant – « bon enfant » – voire à la couverture quasi-hagiographique que l’on constate du côté des journalistes (politiques ou autres) des médias francophones, proscrivant globalement toute forme d’assertivité ou de sarcasme, et où les politiques ne se trouvent que rarement malmenés. En Flandre, le sens de la répartie et du « LOL » (second degré permanent) est une compétence rhétorique de base pour tout politique qui se respecte – spontanéité, esprit pince-sans-rire et sens de la formule compensent chez bon nombre d’élus flamands le caractère volontiers subversif et la propension d’une classe médiatique à pratiquer un humour parfois violent, voire en dessous de la ceinture.

Je renvoie ici le lecteur au numéro 24 de la revue Recherches en communication sur la Spectacularisation du politique, coordonné par Marc Lits et consultable en ligne, et tout particulièrement à l’excellent article de Daniel Biltereyst et Lieve Desmet (du département des sciences de la communication à l’Université de Gand) : Politique, télévision et spectacle : le cas de la Flandre.

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3 réponses à “« Paul » et « Melchior » à De Pappenheimers : la maîtrise des codes de la peopolisation politique dans les médias flamands

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