Bart De Wever dans La Libre: « Les journalistes se profilent en rescapés d’une zone à risque »

Chronique issue d’une collaboration le site d’information belge, bilingue et indépendant Apache :

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La dynamique médiatique est désormais connue. Point de départ: le sulfureux agenda-setter Bart De Wever se fend d’une longue interview dans La Libre Belgique (4 pages dans sa version papier) – la première depuis 2 ans. Un véritable happening politico-médiatique en somme.

La une de La Libre Belgique sur Bart De Wever, mercredi 6 mars 2013 (Photo: Capture d’écran)

Débute, dès publication, l’opération systématique de dissection et de filtrage (et autre datation radiométrique) par les exégètes lève-tôt et blogueurs de la belgosphère – prémâchage et pré-découpage en petites phrases: une étape nécessaire en vue d’une optimisation de l’entretien dont la matière première pré-digérée alimentera les réseaux sociaux pendant plusieurs jours. Aussi, tels des chercheurs d’or, les primo-commentateurs guettent l’extrait qui fera le buzz, la pépite retweetable à l’infini.

Et en sniper hors pair, De Wever se montre généreux. Le CDH (« des socialistes qui vont à la messe « ) et Charles Michel (en lutte pour être le premier partenaire du PS, ce soleil dans l’univers politique francophone) en prennent pour leur grade.

Reprise dans la foulée de « l’essentiel » des propos par les confrères de la presse écrite (ici et ici) dans l’attente d’un abrégé comestible pour les rédactions des JT.

Grands axes

Or, dans cette interview, pour reprendre les mots de Paul Magnette: « on touche le fond » – le fond de la doxa dewéverienne (enfin), celle qui tourne en boucle dans la médiasphère flamande et que les journalistes pensent ici courageusement défricher – et non la forme (les coups de com’ à répétition, les 62 kilos en moins).

Les grands axes de la métapolitique de De Wever se dessinent :

1. Sur le diagnostic socio-économique wallon, De Wever défend « l’unanimisme » de sa position à l’aide d’un procédé rhétorique répété : « La « Wallonisation » – l’expression n’est pas de moi, mais de l’économisteGeert Noels (…) » / « La Wallonie est et sera protégée par des transferts structurels. Ce n’est pas moi qui le dis c’est le professeur De Coster, conseiller de Groen ! »

2. De même, la théorie des deux démocraties concomitantes (et du « fait communautaire » inéluctable) est au cœur du schéma interprétatif dewéverien – théorie n’excluant pas une « apartheid » (au sens étymologique du terme) au sein d’une même coquille vide.

3. L’évaporation de la Belgique sur le long terme (sur base d’un double transfert de compétences, requérant une Union européenne davantage intégrée). S’érigeant au passage comme père du nation-building Wallon: « Vous devriez me remercier: c’est moi qui ai poussé les Wallons vers cette nouvelle fierté », il note que Magnette se montre, sur ce point, plus radical que lui : « Magnette veut créer une nation, (…) [il] réfléchit déjà en termes de nation « post-Belgique ». »

4. À l’inverse, De Wever se montre favorable au « re-engeneering » institutionnel – la Belgique étant un pays sui generis, le modèle confédéral reste à définir. « Ma frustration c’est que je peux pas organiser ma démocratie comme les électeurs le souhaitent. » Aussi, l’homme fort de la N-VA inscrit son action dans une « grande politique » au sens nietzschéen, c’est-à-dire orientée vers la recherche d’un impact historique. Objectif: forcer l’histoire.

5. Enfin, la posture du Volksheld, du chantre de la démocratie flamande : « sa démocratie ». Ce n’est ni aux journalistes, ni à la particratie (avec le soutien d’une petite minorité de Flamands) de décider. Objectif : « revoir les règles du jeu » – le software (avant le hardware).

Méta-journalisme

Par-delà ce bréviaire métapolitique, on se réjouit de cette (prudente) reprise de dialogue entre le bourgmestre d’Anvers et les médias francophones. Toutefois, en corollaire à cette publication, La Libre Belgique crut bon de lever le voile sur « les dessous de l’interview« .

Ce commentaire journalistique post hoc interpelle. On décèle l’impossibilité d’envisager des rapports ordinaires avec l’extraordinaire De Wever. Une posture qui ne pourra que donner du grain à moudre à l’argumentaire victimaire du « cordon sanitaire », récemment déployé par le leader de la N-VA.

L’interview-événement nécessite la production d’une méta-analyse dédouanant les journalistes mainstream d’avoir tendu le micro à un tel personnage hors normes. Les interviewers se profilent en envoyés spéciaux rescapés des zones à risques (de la pensée politique), en reporters de guerre en territoire idéologique ennemi: « Il hausse le ton, son regard bleu devient perçant », « Ce n’est pas à vous de dé-ci-der! », « L’homme, d’ordinaire toujours très maîtrisé, élève la voix, durcit le ton, saisit alors sa pomme, la coupe en 36 morceaux. »

L’objectif: imposer une grille de lecture, un « framing » (un re-cadrage) permettant une redistanciation avec l’individu, lui re-signifier, après coup, son statut « hors-jeu ».

Deux oies se toisent (Photo: Jerry Burke/ Mars 2007/ Flickr-CC)

Il ne fut dès-lors pas possible de s’apprivoiser mutuellement, précise le compte rendu : « Au final, chacun semble se trouver mal. Lui a perdu deux heures 30 de son précieux temps. Nous, nous attendons toujours des réponses, pas des slogans. Le problème est là. Il a sa logique, son schéma de pensée qui ne veut plus s’embarrasser du système belge. » So what ?

Et tandis qu’on dissèque l’apparence du néo-dandy – « Il enferme son corps, lesté de 62 kilos, dans des complets 3 pièces, un peu english, un peu nouveau riche » – la forme (le « Bart-bashing ») reprend ici le dessus sur le fond.

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Une réponse à “Bart De Wever dans La Libre: « Les journalistes se profilent en rescapés d’une zone à risque »

  1. Personnellement, je trouve que ce type d’analyse (« les dessous… ») éclaire sous un jour très pertinent l’interview. Elle brise « l’envoûtement » de l’interview, en fait. On a beau ne pas aimer De Wever, connaitre ses méthodes, être critique, d’une certaine manière sa magie mystificatrice opère malgré tout : on continue, en faisant la même hypothèse charitable que Descartes, lorsqu’il suppose sans pouvoir s’en assurer, que les autres êtres humains ont également une âme, on continue donc à le supposer malgré tout comme un politicien classique, convaincu de ses bêtises et à l’aise avec son propre discours. Les coulisses nous montrent (peut-être en tordant le réel, ça on ne peut pas le savoir avec si peu d’éléments) un personnage peu à l’aise avec ses propres positions, et incapable de sortir de ses propres slogans, incapable de sortir des chemins qu’il a lui-même tracés, et, comme on l’a déjà vu par le passé, un personnage qui devient caractériel dès qu’on refuse de jouer avec ses règles à lui.

    (et, au passage, dans la série des effets de style mal maitrisés de Francis Van de Woestyne, « lesté de 62kgs »… A moins que De Wever ne porte des poids supplémentaires pour s’entrainer, à la manière d’un héros d’Akira Toriyama, on aurait dû lire plutôt « délesté de 62kgs », si, comme on peut s’en douter, l’éditorialiste faisait référence aux kilos perdus grâce à son régime)

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