Egos-trips et LOLcats en temps de crise

Chronique parue dans La Revue Nouvelle, le vendredi 27 novembre 2015.

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Depuis le 13 novembre et particulièrement depuis le rehaussement du niveau d’alerte par l’Organe de coordination pour l’analyse de la menace (OCAM) à 4 (sur une échelle de 4) à Bruxelles et à 3 dans le reste du pays, la donne communicationnelle a changé au sein de la Belgosphère. Politiques et journalistes ont bifurqué vers une communication de crise – la crise désignant une séquence d’imprévisibilité et de contingence sociétale requérant une approche communicationnelle spécifique par l’ensemble des acteurs concernés. Un contexte particulier dans lequel certaines individualités politiques se révèlent, où d’autres sombrent.

La gestion de crise n’est pas forcément propice à l’émotion. En cela, elle contraste avec les séquences commémoratives réclamant du politique une liturgie du vivre-ensemble et une incarnation de l’émoi collectif – une démonstration d’empathie visant, in fine, la consolidation du corps social. Dans la situation actuelle, il revient au contraire au politique de restructurer les éléments d’un contexte perçu comme chaotique, pour donner sens au vécu immédiat. Il s’agit donc de réviser les termes du « vivre ensemble » à brève échéance, de rendre respirable une atmosphère anxiogène, voire de définir une nouvelle normalité dans un contexte nouvellement perçu comme hostile, suite à la redécouverte de notre propre vulnérabilité. Toujours dans l’idéal, ce travail exige une concentration du leadership et une communication au diapason (avec, par exemple, une mise en veilleuse des velléités partisanes) pour un storytelling gouvernemental sans failles.

En observant la distribution actuelle des rôles au Fédéral, cela donne un Charles Michel « manager de crise », un Jan Jambon « premier flic » du Royaume affecté à la « démolenbeekisation » et un Didier Reynders « VRP de la Belgique » censé maîtriser le « Belgium-bashing » sur la scène internationale.

Mais ce dispositif est d’emblée mis à mal par la complexité institutionnelle du Pays (3h30 de palabres pour décider du niveau de la menace) – les responsables du fédéral devant s’accorder avec les représentants des Régions, de la Fédération Wallonie-Bruxelles (sans évoquer la « conférence des bourgmestres bruxellois »). Chacun communique dans une tonalité différente, imposant ainsi sa propre lecture des évènements : le bourgmestre de Bruxelles, Yvan Mayeur, estimant que « le moment n’est pas venu de faire une analyse », la ministre de l’Éducation, Joëlle Milquet, glosant sur le « fanatisme de jeu vidéo » d’individus « au-delà du terrorisme classique ». Bref, un contexte de lutte pour le leadership médiatique (en témoigne la succession des matinales radiophoniques), où Joëlle Milquet est priée de « se rendre compte qu’elle n’est plus ministre de l’intérieur », dixit Yvan Mayeur, épinglant le projet de « safe rooms » dans les écoles – ce dernier disputant lui-même le « lead » à Rudi Vervoort pour la gestion de crise à Bruxelles. Or, malgré la cacophonie perceptible, la communication partisane demeure en partie muselée par le niveau d’alerte, les partis ne s’exprimant guère, laissant ainsi le terrain libre à une personnalisation des enjeux ; au crisis-management concurrentiel.

Cette personnalisation accrue et ce « passage en phase critique » concernent autant le champ politique que celui des médias, également contraints de reformater leurs dispositifs, de chambouler leur « agenda-setting ».

Un phénomène, notamment décelable dans l’actuelle Katzmaniatraversant la médiasphère wallo-bruxelloise et faisant référence au « nouveau visage de l’info » ; la journaliste Justine Katz (RTBF). « Cette jolie brune à la coupe parfaite, sereine malgré le climat anxiogène et les heures de sommeil en moins, assume son rôle avec brio » apprend-on. Une « madame attentats » dont « le visage […] ne risque pas d’être zappé de sitôt par les téléspectateurs ». Justine Katz, « atout charme » du dispositif de crise ertébéen. Citons encore l’opération de crowdfunding« Des pralines pour Justine » lancée par un étudiant de l’IHECS, illustrant là aussi un processus de starification à son apogée. Un plébiscite directement lié au basculement de la médiasphère vers un contexte de crise, propulsant de nouveaux acteurs sur l’avant-scène. « La journaliste de 30 ans a pris du galon », lit-on encore, à l’instar d’un David Pujadas qui imposa naguère un nouveau ton, un certain 11 septembre, et voit depuis son étoile briller : « Nous vous faisons vivre cet événement » [1]. Sur la chaîne concurrente (RTL-TVI), la journaliste Dominique Demoulin communique quant à elle ses analyses les yeux rivés sur son laptop – garant ostensible d’une connectivité directe – et probablement surannée – avec l’actualité en temps réel.

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Le dispositif médiatique de crise est particulier puisqu’il s’agit, côté belge – à l’heure où j’écris ces lignes – d’une hypermédiatisation atypique d’un non-événement. Le commentaire d’une mise en quarantaine préventive ; la médiatisation dans l’urgence d’une mise en alerte du corps social. Cette médiatisation de l’urgence devenant l’objet même du discours médiatique.

« Crise et urgence, note Aurelia Lamy, sont des termes qui se complètent dans le traitement de l’imprévu, de l’exceptionnel. Face aux attentats, l’urgence agit comme un facteur de consolidation de l’opinion publique. Elle induit toutefois un risque d’instrumentalisation des dispositifs médiatiques et de récupération de l’événement [2]. »

Place, donc, aux éditions spéciales dédiées à la mise en boucle d’annonces et de témoignages exclusifs, à l’extension du domaine de l’expertise pour parfaire le branding informationnel. L’expert revêt ici les habits du thaumaturge. Objectif : exorciser, voire augurer les faits. La surinterprétation « à chaud » et l’exégèse en continu réduisent la contingence en lui assenant une logique propre [3]. Dans une logique hypertextuelle [4], des contributions connexes et anecdotiques viendront encore alimenter ce flux cathodique en participant à leur tour au désamorçage ou en palliant l’embargo informationnel temporaire. En témoigne l’apparition acclamée des LOLcats, symptomatique d’une gestion ironique de la contingence par l’entremise des réseaux sociaux.

Place, également, aux intermèdes structurants où il s’agit, tel qu’évoqué, de « faire le point sur ce que l’on sait » (séquences de Justine Katz ou de Dominique Demoulin). Dans le dispositif d’urgence, les commentateurs-synthétiseurs permettent de meubler l’attente en agrégeant les divers éléments recensés, d’ores et déjà transmis.

« Par la mise en place d’un discours simultané, les médias jouent le rôle de filtres créateurs de stéréotypes et de représentations mentales. Ils sont surtout générateurs d’une émotion commune et collective véhiculée par les journalistes, et contribuent ainsi à la construction de représentations du réel [5]. »

Le recours compulsif aux micros-trottoirs permet d’enraciner l’interprétation abstraite dans un vécu anonyme : « l’hyperindividualisation des discours, la mise en exergue de parcours de vie font alors partie intégrante de la description de l’événement »ajoute Aurélia Lamy.

À noter que, dans un délire omniscient, les rédactions multiplient les angles avec l’envoi d’équipes « sur le terrain » afin d’ancrer l’image territorialement ; l’information se trouvant remplacée par la mise en scène du dispositif déployé pour couvrir l’actualité.

L’actualité « résiduelle » se retrouve par conséquent emportée par le tsunami monothématique. Effets collatéraux : une éclipse temporaire de la « crise migratoire » et un rideau salutaire sur l’affaire Galant.

Or, si l’on compare le contexte belge à l’après-13 novembre en France où le téléspectateur s’exposa à une reconstitution événementielle (le « film des événements ») [6], à la « re-présentation » progressive des attentats, le passage en niveau 4 est de l’ordre de l’abstraction, ne pouvant donner lieu qu’à un flux continu de commentaires – de quidams et d’experts – d’essence météorologique, i.e. jaugeant le climat anxiogène : « On sait rien faire d’autre que d’aller travailler » (JT RTBF).

On peut dès lors dresser un double constat. Côté politique, la séquence « #Alerte4 » débouche moins sur une confrontation partisane (comme on l’observe en France : les députés Républicains conspuant le gouvernement, ce dernier mettant en cause l’héritage politique de la droite) que sur une gestion de crise compétitive, à interprétation variable, déterminée par les égos et la superposition des niveaux de pouvoir. Côté médias, la reprise épisodique par les chaînes généralistes des logiques de médiatisation propres aux chaînes d’information continue mène, logiquement, à une BFMisation des JT, mais également à l’éclosion de nouveaux acteurs – égéries de l’hypermédiatisation et LOLcats en tête.

 

[1David Pujadas, Journal Télévisé de France 2, édition du soir, 11 septembre 2001.

[2Aurélia Lamy, « Les spécificités du traitement médiatique dans l’urgence. L’exemple des attentats du 11 septembre 2001 », Communication et organisation, 29, 2006. URL : http://communicationorganisation.revues.org/3386

[3On renverra, ici, au texte de Renaud Maes, publié dans ces mêmes colonnes : « Agiter ses chaînes, comme des bijoux ». URL : http://www.revuenouvelle.be/Agiter-ses-chaines-comme-des-bijoux

[4Développé par Alex Mucchielli en sciences de la communication et de l’information pour expliquer les débats implicites de l’espace public, le modèle de l’hypertexte insiste sur l’état systémique de toute communication. En d’autres mots : le sens final donné à un évènement est le résultat de l’ensemble des commentaires produits par les différents acteurs sociaux. Alex Mucchielli, « Une méthode des sciences de la communication pour saisir les débats. Implicites aux organisations : l’analyse des commentaires selon la métaphore de l’hypertexte réduit », Communication et organisation, 11, 1997. URL : http://communicationorganisation.revues.org/1941

[5Lamy, « Les spécificités du traitement médiatique dans l’urgence. L’exemple des attentats du 11 septembre 2001 », op.cit.

[6« Ce terme contribue à ancrer les faits dans un univers fictionnel afin de les rendre assimilables par l’opinion publique. » Ibid.

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