« C’est surprenant de voir Charles Michel adopter la stratégie d’Elio Di Rupo en 2014 »

Interview parue dans La Libre Belgique, le 4 mai 2019. Propos recueillis par Jonas Legge.

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Malgré une semaine de cours particulièrement chargée à Paris, où il enseigne à Sciences-Po, Nicolas Baygert ne perd pas de vue l’actualité politique belge. Entre deux cours, ce spécialiste de la communication, qui est également professeur à l’Ihecs et à l’ULB, a pris le temps d’apporter son regard aiguisé sur la campagne des partis belges francophones. Nicolas Baygert est l’Invité du samedi de LaLibre.be. 

Deux thèmes semblent émerger de cette campagne en monopolisant l’attention : le climat et le pouvoir d’achat. Vous confirmez ?

Oui. Mais j’en ajouterais un troisième, qui est beaucoup plus prégnant en Flandre : l’immigration. La migration et l’intégration des réfugiés arrivés depuis 2015 figurent parmi les enjeux principaux aussi au niveau des débats européens. En Belgique francophone, même si le climat occupe fort les esprits, il est encore difficile de savoir quelle sera la thématique sur laquelle les partis seront jugés au moment du vote.

Le climat profite forcément à Ecolo. Sur ce thème, le parti joue-t-il plutôt sur les émotions ou propose-t-il du débat de fond ?

Cela dépend du politique qui s’empare du sujet. Au niveau européen, les écologistes traitent surtout du débat de fond. Au niveau régional et communautaire, l’émotion est plus présente dans les échanges, notamment parce que cette thématique s’est imposée par un processus de personnification à travers les figures de Greta Thunberg, Anuna De Wever et d’autres jeunes. Quand un tel sujet est incarné, le débat fait davantage place aux affects. Ecolo peut alors jouer sur la corde sensible en soulignant l’urgence de se ranger dans le camp des défenseurs du climat. Tous ceux qui sortent de cette prise de conscience sont épinglés voire blâmés. En optant pour une stratégie catastrophiste, le parti cherche à créer cet électrochoc pour changer de paradigme et mettre la question du climat – qui était jusqu’alors plutôt secondaire – au centre des préoccupations.

Pourquoi le MR a-t-il tant de mal de se faire entendre sur le climat ?

Lorsque les acteurs politiques ou de la société civile parviennent à installer leur thématique de prédilection au centre du débat, les autres forces politiques peinent à répondre à ces enjeux-là. Le MR était déjà en difficulté lorsque l’immigration était la thématique principale dans les médias, car il payait sa participation au gouvernement avec la N-VA. Mais, aujourd’hui, il est à nouveau critiqué pour son bilan énergétique et environnemental, notamment à travers la ministre Marghem.

Est-il encore possible d’imposer d’autres sujets à l’avant-plan ?

 

La campagne a été pré-balisée autour du climat. Cela semble très difficile pour certaines formations d’imposer ne serait-ce que des sous-thèmes… Il y a peut-être un déficit en termes de communication politique, de capacité à s’imposer dans le débat. On a donc l’impression que les partis se regardent en chiens de faïence. Le conflit politique est habituellement ritualisé par les débats entre leaders. Mais, là, ils ont laissé place aux invectives, aux missiles longue portée, voire aux frappes chirurgicales pour éviter les confrontations directes. Donc le débat n’a pas réellement lieu… et on s’ennuie ! Même les médias optent davantage pour des échanges entre politiques et panels de citoyens, plutôt qu’entre politiques.

La communication du type « réseaux sociaux » prend-elle le dessus sur le fond ?

Oui, on privilégie les punchlines et effets de langage en demandant aux politiques de s’exprimer en deux minutes… Même sur les réseaux sociaux, les partis s’adressent plutôt à leurs propres supporters, à leur base. En parlant aux leurs, ils délaissent les enjeux politiques. Ils passent aussi beaucoup de temps à reprocher aux autres leurs choix passés, comme le choix du MR de s’être allié à la N- VA. Il est également beaucoup question du jeu des alliances, des mariages forcés annoncés. C’est d’ailleurs surprenant de voir Charles Michel adopter la stratégie « Sans moi, le chaos » d’Elio Di Rupo en 2014 lorsqu’il estime que « l’alliance du PS, d’Ecolo, du PTB et de la N-VA est un danger de chaos institutionnel ». Finalement, on n’a pas grand-chose à se mettre sous la dent concernant les projets d’avenir…

Les libéraux tapent beaucoup sur les écolos, dont ils ciblent la « rage taxatoire pour les classes moyennes ». Or, d’habitude, c’est plutôt le PS qui est le meilleur ennemi du MR…

 

Autant le PS que le MR n’ont pas leur sparring-partner habituel, celui à qui on assène les coups durant la campagne puis avec qui on se réconcilie pour sceller des alliances. Le PS a aussi du mal à se démarquer. Même l’éco-socialisme, qu’avait mis en avant Laurette Onkelinx, a été délaissé, car cette proposition déroule le tapis vert pour Ecolo. Et sur sa gauche, sur des thématiques ouvrières, syndicales, le PS sent le PTB lui prendre des parts de marché électoral. Ni le PS ni le MR ne semblent donc en mesure d’imposer leurs thèmes.

Le CDH et Défi ne se démarquent pas davantage, si ? Comment expliquer que ces partis paraissent si discrets à trois semaines du scrutin ?

En Belgique francophone, il y a embouteillage au centre-gauche. Cela engendre un manque de visibilité pour certaines formations. Mais en plus, sur toute une série de thèmes, les électeurs ne parviennent pas à différencier les positions des différents partis. En quoi l’offre politique du CDH se démarque-t-elle de celle des autres ? Il y a aussi la question du leadership. Défi et le CDH ont été, dans leur histoire récente, mono-incarnés par une personnalité forte : Olivier Maingain pour Défi et Joëlle Milquet pour le CDH. Peut-être que ces projets menés par des individus ne sont plus en mesure, sur le long terme, de fédérer et de mobiliser comme le feraient des formations politiques qui proposent des projets de société. L’écologie politique, le libéralisme ou le progressisme se comprennent aisément et permettent aux électeurs de s’y retrouver.

Selon vous, le positionnement du CDH est aujourd’hui trop flou ?

Oui, depuis que le parti a été déconfessionnalisé. Du côté flamand, le CD&V a conservé son étiquette chrétienne, au même titre que le CDA aux Pays-Bas ou que la CDU en Allemagne. Se distancier de ce marqueur idéologique a eu un coût symbolique qui se solde aujourd’hui…

 

Jonas Legge

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