Durant cette crise, les politiques doivent-ils apprendre à se taire ?

Entretien croisé (avec Marc Lits) paru dans Le Soir, le 10 avril 2020. Propos (téléphoniques) recueillis par Martine Dubuisson. 

Les uns lancent moult idées, les autres défendent leur idéologie, d’autres encore proposent un plan pour « après ». Mais est-ce le bon moment ? « Attention à ne pas casser le récit de crise », avertissent les pros de la com. Qui conseillent prudence, retenue et cohérence.

Un libéral nous le confiait cette semaine : « Le politique ne doit pas surjouer dans cette crise. Ceux qui, aujourd’hui, se mettent en avant ne vont pas capitaliser sur le coronavirus, mais payer le prix après. Il faut communiquer le moins possible et sur des chiffres définitifs et des informations certaines, pas des éléments évolutifs ou non fiables. Car ce que les gens veulent, c’est que le nombre de morts diminue et que les moyens sanitaires soient accordés. Les politiques doivent apprendre à se taire. »

Un écolo ne nous dit pas autre chose : « Je trouve indécent de faire de la politique politicienne ou de l’idéologie aujourd’hui. C’est inutile et cela ne marche pas. En France, la seule qui le fait est Marine Le Pen et elle recule dans les sondages. Selon moi, il y a un vrai problème d’éthique politique en ce moment. »

Apprendre à se taire en ces temps inédits de crise sanitaire ? Certains jugent déplacées ou à contretemps la sortie du président du MR sur la défense du libéralisme, de la croissance et de la mondialisation (interview dans La Libre) ou celle de son homologue PS sur une société plus juste et solidaire à construire « après » (conférence de presse virtuelle) ou encore celle du co-président d’Ecolo sur sa revendication de « bouclier social » empreinte de piques contre les bleus (interview dans Le Soir).

Et ne parlons pas du cafouillage sur l’octroi d’une prime exceptionnelle de 1.450 euros au personnel soignant annoncée par certains alors qu’aucun accord n’était intervenu ou sur la nécessité ou non de porter un masque à l’extérieur. Sans parler de ceux qui, au fédéral et dans les entités fédérées, se renvoient la responsabilité de la pénurie de masques ou des graves difficultés en maisons de repos.

Vous avez dit confusion ?

« C’est contre-intuitif pour les politiques »

Alors, les politiques doivent-ils apprendre la retenue en cette période de pandémie ? « C’est une question qui revient beaucoup pour le moment », confirme le professeur en communication Nicolas Baygert (Ihecs, ULB, Sciences Po Paris). « Les politiques qui ont l’habitude de se mettre en scène doivent entrer désormais dans une nouvelle séquence, contre-intuitive pour eux, se mettre en retrait pour laisser le champ libre aux professionnels du terrain. C’est une période difficile pour les partis, particulièrement pour les présidents qui représentent un ensemble de valeurs à défendre dans le débat public et qui se retrouvent dans une sorte de mutisme forcé, puisqu’il faut éviter la confusion entre communication de crise et communication partisane, et que l’entente forcée entre majorité et opposition stérilise le débat. Il leur faut donc pratiquer une communication prudente, succincte, factuelle, éviter une communication hâtive qui perturbe le travail des experts. Et dépolitiser le message pour adopter, comme la Première ministre, une position supra partisane. »

Voilà qui n’est pas simple pour des habitués des plateaux télés et des unes de journaux… « Pour bon nombre de leaders, il y a une vraie incompréhension de leur propre rôle », juge même Nicolas Baygert, « car on leur demande de se taire alors qu’ils ont peur de rater une opportunité de communication, de ne plus exister car quand on n’existe plus médiatiquement on n’existe plus politiquement. »

D’autres, pourtant, se sont adaptés. Le professeur en communication de l’UCLouvain, Marc Lits, estime ainsi qu’« on voit de moins en moins les responsables politiques, qu’ils se taisent plutôt »… à l’exception de certains comme « Bart De Wever, Theo Francken ou Jan Jambon, mais cela s’est retourné contre eux, car il est assez mal venu en période de crise ouverte avec des milliers de morts de se lancer dans des sorties apparaissant plus comme politiciennes que comme contribuant au bien public. »

« Des personnalités peuvent s’effondrer »

Voilà dès lors une deuxième raison de se refréner : se répandre n’est pas nécessairement productif. « Que Sophie Wilmès, qui fait un parcours sans faute selon les observateurs, soit issue du MR n’a pas forcément de répercussion politique immédiate pour le MR », analyse en effet Nicolas Baygert, « car on ne l’associe pas immédiatement à son parti dans ce contexte de crise. Donc pourquoi le président Georges-Louis Bouchez ne pourrait-il pas communiquer puisqu’une femme issue de son parti connaît un état de grâce ? Mais là où cela peut poser problème, c’est si le politique remet en cause le récit officiel qui se construit via les experts, la pédagogie de la contingence comme on l’appelle qui doit être cohérente. Et qui est mise à mal par une communication en tous sens ou des propositions de mesures dans tous les sens. Des responsables politiques qui continuent à jouer le jeu politique habituel, dans un rapport de forces, perturbent donc le récit de crise, alors que celui-ci doit rassurer la population par rapport aux mesures proposées. »

On l’a compris : Nicolas Baygert déconseille aux politiques de parler idéologie en ce moment ou de lancer des idées en tous sens. D’autant que cela peut coûter cher. « Dans une période de crise », ajoute-t-il, « des personnalités émergent et d’autres peuvent s’effondrer. Tenter des coups politiques peut avoir un effet terrible sur votre réputation et l’image que vous avez au sein de la population, car le citoyen peut se demander si cet homme ou cette femme politique a vraiment compris la situation dans laquelle on est. »

Question de temporalité

En fait, dans une telle période, le moment de la communication est aussi important que le message lui-même : « Il faut bien comprendre la temporalité des crises. Même si vous estimez être dans votre droit d’attaquer un tel, ce n’est pas le temps de la confrontation ou de la justification. Car c’est une phase où l’on sanctuarise la parole du gouvernement. Cela ne demande pas une neutralité politique ou de museler le politique. Les partis ont encore le droit de défendre le libéralisme et la croissance, ou de proposer leur projet de société pour l’après-Covid 19, pour autant qu’ils soient dans la temporalité future. C’est même alors une occasion inespérée pour les partis de réfléchir au mode de fonctionnement de la société, au changement de nos habitudes, afin que les citoyens aient différentes options en matière de santé, d’économie, d’environnement, de sécurité. »

Marc Lits renchérit, estimant que « les présidents de parti sont dans leur rôle en faisant cela, mais ils doivent trouver le bon ton. Sinon, quand Bart De Wever dit par exemple qu’il ne sanctionnera pas ceux qui s’assoient sur un banc comme prévu par le fédéral, tout en soutenant le gouvernement, cela apparaît comme un double jeu. » Pour lui, on l’a dit, les partis se montrent plutôt modérés pour l’instant, gérant leur communication avec prudence. Et il ressort même quelque chose de positif de tout cela : « On fait désormais monter des acteurs de terrain, des bourgmestres, des présidents de CPAS, alors que d’habitude, on ne voit que les présidents de parti, les chefs de groupe et les ministres, donc 30 ou 40 personnes. Ici, on redonne du sens aux politiques intermédiaires. »

« Cela fait partie du job de Premier de communiquer »

Marc Lits estime même que l’on pourrait voir davantage certaines responsables, singulièrement la Première ministre : « En France, on voit le ministre de la Santé, le Premier ministre passe dans les JT, et le président Macron est sur le terrain et fait passer des messages. Le Premier ministre britannique Boris Johnson intervenait tous les soirs avant son hospitalisation. En Belgique, on n’a pas vraiment la même chose. La Première ministre pourrait être plus présente, avoir une parole plus régulière, car ce ne sont pas les experts qui décident in fine. Cela fait partie du job de Premier ministre de communiquer. »

Tout est donc dans le juste équilibre : « Etre trop présent n’est pas l’idéal, mais être absent paraît trop peu en termes de prise de responsabilités. » Comme l’illustre avec poésie le ministre libéral wallon Jean-Luc Crucke : « Durant la tempête, les vents emportent inexorablement ceux qui chantent pour masquer leur peur. Après la tempête, l’histoire ne retient que le nom du capitaine qui a ramené le bateau au port. »

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.