Rajae Maouane « Je ne demande pas qu’on aime le foulard. Juste qu’on le respecte. »

Interview pour Moustique parue le 28 mai 2021. Propos recueillis par Gauthier De Bock.

Écolo émet des signaux qui semblent destinés à la communauté musulmane. Le parti serait-il tenté par une nouvelle stratégie électoraliste?

Poster la photo d’un Palestinien lançant une pierre contre des soldats accompagnée d’une chanson libanaise associée au ­Hezbollah fait-il avancer la cause palestinienne? La réponse est simple: non. En revanche, il est clair que cela fait avancer “sa” cause”: tout le monde n’a parlé que de Rajae Maouane pendant quelques jours”, résume cette militante, ancienne élue écologiste, ex-proche de l’actuelle coprésidente du parti à la feuille. La quadra a exigé l’anonymat absolu pour témoigner. Le monde politico-associatif est si petit à Bruxelles qu’elle craint de mettre en danger l’association pour laquelle elle travaille, si elle venait à être reconnue. Bref. Il faut prendre ce type de témoignage avec précaution. Rester dans l’ombre est parfois bien commode pour soigner d’éventuelles amertumes.

Mais une autre ancienne élue écologiste bruxelloise, qui a, elle aussi, voulu rester discrète, a recoupé l’essence du message. “Je suis atterrée par le naufrage idéologique d’Écolo. On assiste à une dérive communautariste visant à draguer la communauté musulmane. Quitte à s’essuyer les pieds sur les principes fondamentaux d’Écolo: féminisme et culture du débat. En termes de bataille des idées, on fait ici marche arrière.” En cause? La “neutralité inclusive” prônée par le parti qui entend laisser les agents des services publics exprimer la pluralité des appartenances convictionnelles. Sauf pour les postes dits d’autorité, dans la police ou la magistrature.
Neutralité inclusive…

Prenons le voile islamique. Le sujet est revenu sur  le devant de la scène en septembre dernier, à Molenbeek, où durant un conseil communal, le chef local du groupe Écolo avait dû ravaler son objection à faire voter cette neutralité inclusive. Et céder, sur le sujet, la parole à une “simple” conseillère communale: Rajae Maouane… Nos confrères de L’Écho avaient rapporté à l’époque que plusieurs membres de la section locale d’Écolo s’étaient émus de la “dérive autocratique” de la coprésidente. Et avaient pointé que Rajae Maouane allait plus loin que le programme officiel d’Écolo en ne faisant pas la ­distinction entre fonctions d’autorité et les autres. Le chef de groupe avait, à la suite, démissionné. Malaise. Qui rappelait le tract Écolo distribué par Zoé Genot à Laeken en 2019 qui ne traitait que d’un seul thème, la liberté de culte. Il s’agissait surtout de rappeler qu’Écolo se prononçait pour le port du ­foulard islamique.

Les assises contre le racisme organisées fin mai avaient donné à Rajae Maouane l’occasion de se positionner comme la championne de l’inclusivité et de flinguer le PS. “C’est marrant de voir que le parti au pouvoir depuis la création de la Région organise des assises pour lutter contre le racisme. Mais soit, si ça peut aider à ce qu’on se rende compte qu’il y a un problème… J’attends de voir ce qu’il en ressort.” Et maintenant, ce message pro-palestinien qui a valu à la coprésidente d’être accusée par la Ligue contre l’antisémitisme d’inciter à la “haine antisémite”. Voilà qui interroge. Vertement.

Au bureau du parti, bien sûr qu’il en a été question. On la soutient totalement, recadre Pascal Devos, directeur de communication d’Écolo. Rajae ne s’écarte pas de la position du parti sur le conflit israélo-palestinien. Pour tout dire, la question en tant que telle n’a pas été posée. Quand on voit d’où ça part: Joël Rubinfeld est responsable de la Ligue contre l’antisémitisme, mais était aussi vice-président du Parti populaire… C’est vraiment une tempête dans un verre d’eau. La chanson qui accompagne la photo postée est un chant de résistance et d’appel à la solidarité arabe, pas un chant antisémite. Rajae n’est absolument pas antisémite. Mais vu les réactions que cela a provoquées, il est certain qu’elle n’utilisera plus ce chant.” On objecte que, même fortuite, la chanson allait forcément avoir un écho dans la communauté musulmane. Que l’utiliser, c’était s’assurer un regain de popularité auprès d’une frange de la population. “C’était une “story” destinée à rester 24 heures sur les réseaux, elle n’était pas censée être remarquée ou retenue. On prête à cette histoire des intentions qui n’existent pas.” On fera observer que lorsqu’on communique sur les réseaux sociaux, c’est généralement pour faire parler de soi. A fortiori lorsqu’on est une figure politique de la stature de Rajae Maouane…

Une chef de groupe voilée et féministe

Mais la figure de proue du procès d’intention ­communautariste fait à Écolo, c’est le voile. Qui, a priori, paraît difficile à faire coexister avec une valeur forte du parti: le féminisme. “La position de Rajae par rapport au voile est extrêmement pragmatique. Ce qu’elle voit, elle, pour le vivre au quotidien, notamment dans son entourage, c’est une série de femmes voilées qui, de ce fait-là, n’ont pas accès à des emplois. Des emplois publics. Et le programme d’Écolo est très clair à ce sujet: O.K. pour le voile pour les emplois publics, sauf les fonctions d’autorité comme la police, la justice… Pour toutes les fonctions hiérarchiques au sein de l’administration, parlez-en avec Farida Tahar, députée bruxelloise, qui est très au fait du sujet.

Le foulard a plusieurs significations: on peut le porter pour des raisons culturelles, religieuses, esthétiques, voire pour des raisons médicales”, indique l’actuelle chef de groupe Écolo au Parlement francophone bruxellois, un temps conseillère communale PS à Molenbeek. “J’ai toujours plaidé pour qu’on nous regarde, nous les femmes qui portons le foulard comme étant porteuses d’idéaux, des femmes dotées de compétences. Pour qu’on ne soit pas réduites à ce bout de tissu. Pour qu’on s’intéresse à ce que nous avons dans la tête plutôt que sur la tête. Alors, les fonctions d’autorité qui sont les exceptions à la neutralité inclusive que le parti a inscrite dans son programme sont: police, magistrature, armée…” Les trois petits points? “Nous pourrions, en interne, décider d’élargir. Nous sommes occupés à en discuter. Je peux dire que ce débat et les compromis entre avis différents ont bien lieu chez Écolo. Ce n’était pas forcément le cas dans le parti que j’ai fréquenté précédemment…

La jeune femme se défendra de tout communautarisme au sein de la formation écologiste. De fait, lorsqu’on passe en revue ses élu(e)s à Bruxelles, on doit constate que la part des femmes et des ­hommes d’origine extra-européenne est plutôt moindre que dans les autres partis. Mais des mandataires, ce n’est pas le seul levier communautaire. Les messages ­passés peuvent aussi servir de puissant argument électoral. Comme ceux de Rajae Maouane? “Écolo et Rajae ne font pas de communautarisme, ils font de l’universalisme et prônent des poli­tiques d’inclusion et de garantie de la diversité. Il n’y a pas de surenchère. Je ne demande pas qu’on aime le foulard – on peut le détester -, je demande qu’on le respecte. Ça, c’est le communautarisme d’Écolo, celui de Rajae et le mien.

Pour le buzz, par le buzz

Nicolas Baygert est un fin scrutateur de la politique et enseignant à l’IHECS, à l’ULB, à ­Sciences-Po Paris et à l’Université de Kent. “Ce qui m’interpelle chez Rajae Maouane, c’est le décalage entre les engagements incarnés par la coprésidente d’Écolo et le champ de l’écologie politique… À moins que celui-ci ne se soit évaporé ou dissous dans un cahier des charges propre à l’activisme “intersectionnel”. J’aimerais qu’un journaliste recadre l’entretien avec la jeune coprésidente sur des thématiques proprement environnementales, puisqu’il s’agit, a priori, pour l’électeur, du “maître achat” du parti écologiste. Plutôt que la chef de file d’une formation politique disposant d’un corpus idéologique cohérent, Rajae Maoune incarnerait assez bien une jeunesse digitalement engagée, rodée à l’expressivité socio-numérique et à la revendication collective.” Le buzz pourrait primer sur les autres considérations, fussent-elles communautaristes… Si c’est le cas, on peut considérer que Rajae Maouane y excelle. Mais à ce jeu-là – qui semble devenir la nouvelle norme de la communication politique -, elle n’est pas la seule…

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