Comment l’utilisation de WhatsApp et des autres messageries cryptées a changé les négociations politiques

Bref entretien pour la RTBF* (l’émission « Déclic » – en radio et télévision) paru le 15 décembre 2022.

*Mes propos ci-dessous en version « augmentée ».

Le Premier ministre Alexander De Croo avait-il bien donné son aval à l’ancienne Secrétaire d’État Eva De Bleeker, sur la réduction de la TVA sur le gaz et l’électricité ? C’est ce que semblent dire des messages envoyés via WhatsApp, et publiés dans la presse. La polémique fait naître une question plus globale : quel rôle jouent les applications de messagerie au sein des négociations politiques ?

Le magazine hebdomadaire Knack a publié les échanges WhatsApp entre Alexander De Croo et Eva De Bleeker, démontrant que le Premier avait donné son accord à la version du budget de son ancienne Secrétaire d’État.

Entendu au Parlement à ce sujet, le Premier ministre s’est défendu d’une mauvaise interprétation des messages.

Ce débat débouche aussi sur une question plus large : quel est l’usage des applications de messageries au sein des gouvernements ? Quel rôle jouent-elles au sein des négociations ? Les messageries cryptées comme WhatsApp ou Telegram ont sans doute profondément modifié celles-ci.

Des consultations parallèles et en direct

Pourquoi utiliser ces messageries cryptées en pleine négociation budgétaire ? Imaginons le déroulé d’une discussion complexe et un peu tendue au sein du gouvernement sur un projet de loi, au 16 rue de la Loi.

Dans la salle, les discussions s’enchaînent mais on peut l’envisager, tout le monde est sur son téléphone. Et les groupes WhatsApp ou Telegram chauffent. Chacun, chacune, parle à son ou sa cheffe de cabinet, ou à tel expert du parti, voire à son ou sa présidente de parti, via des groupes constitués en fonction de la thématique abordée.

Les drafts s’envoient. Les documents de travail évoluent d’un groupe WhatsApp à l’autre, pendant que la conversation autour de la table continue. Au même moment, les captures d’écrans du travail en cours terminent sur le smartphone de journalistes.

On a connu un système où les ministres négociaient en discutant entre eux, à huis clos. Ils se retournaient, discutaient en aparté avec ceux qu’on appelle les sherpas, à savoir les experts qui conseillent et qui sont aux premières loges. Aujourd’hui, on est passé à un système de communication qui multiplie les acteurs et les délocalise, hors de la salle.

Mais cette configuration n’est pas tout à fait récente. En 2011, on négocie la réforme de l’État. Voilà ce qu’expliquait le sherpa du CD&V Wouter Beke au JT : « Les présidents se trouvent autour de la grande table et nous sommes chacun derrière notre président, à une petite table […] On communique avec le Blackberry, par SMS, par mail ».

Des discussions par message en pleines réunions gouvernementales, ce n’est donc pas neuf. Mais avec le SMS, cela reste de l’interpersonnel, même s’il y avait l’usage des mails groupés.

L’arrivée des messageries cryptées, et le covid, ont accéléré ce phénomène, ont amené les groupes de discussions, de vraies conversations parallèles.

Cela revient à avoir deux ou trois tables de négociations en même temps, dont certaines sont virtuelles. La négociation se pratique désormais sur plusieurs niveaux.

Tout va plus vite, même les fuites

Alors qu’est-ce que cette multiplication des tables de négociation change concrètement ?

Il reste assez difficile de sortir des constats intuitifs parce que le phénomène est encore assez peu étudié. Mais, un institut d’études britannique a travaillé là-dessus récemment, en se basant sur les pratiques du gouvernement britannique.

Ce rapport évoque une vraie révolution dans les usages politiques : « Exactement comme Twitter a changé la relation entre les politiciens, le public et la presse, WhatsApp est en train de changer la manière dont les politiciens débattent, prennent des décisions et construisent (ou démontent) les relations qu’ils ont entre eux ».

Trois modifications se dégagent dans cette prise de décisions gouvernementales.

D’abord, tout est plus rapide. Le rythme de la négociation politique a accéléré. Ce qui veut dire que les compétences pour ‘remporter’ une négociation ne sont plus forcément les mêmes qu’auparavant. Une accélération du rythme qui engendre le risque de prendre des décisions incomplètes, sur base de messages pas suffisamment précis. En revanche, cela fait rentrer plus de monde dans la négociation, donc, on peut espérer, élever le niveau d’expertise.

L’autre grand point concerne le statut de ces discussions. Elles sont informelles et donc, ne sont pas consignées… Cela pose donc question au niveau de la transparence politique.

Enfin, ce genre de discussions entraîne aussi des questions de sécurité. Discuter sur WhatsApp ou Telegram, c’est, d’une part déléguer un espace public sensible au sein de la démocratie, à des entreprises privées. Et puis, toutes les garanties en termes de sécurité ne sont pas forcément rassemblées. C’est ce qu’explique Nicolas Baygert, spécialiste de la communication politique, chargé de cours à l’IHECS et enseignant à Sciences Po Paris : « Whatsapp on sait qu’il existe des failles. On n’est pas non plus dans une situation de négociations fermées, contrôlées. On a donc parfois envie, par facilité, de passer par ce canal de communication pour faire avancer les choses plus rapidement. On fait l’économie de certains intermédiaires pour aboutir à une décision, or, il ne faut pas oublier ce qu’on utilise comme outil, qui est un peu moins ‘safe’ que la négociation ».

« Or, WhatsApp entretient une illusion d’efficience et de sureté dans les échanges, se présentant comme un espace de repli du politique dans un monde confus et indigne de confiance, où les utilisateurs peuvent parler plus franchement. WhatsApp est en effet conçu pour garantir une certaine confidentialité puisqu’en principe, un groupe WhatsApp peut exister sans que personne en dehors du groupe ne connaisse son existence, l’identité de ses membres ou ce qui est partagé, tandis que le cryptage de bout en bout le met à l’abri de la surveillance de tiers. De même, certains services de messagerie instantanée permettent de supprimer définitivement des messages, ce qui, selon les critiques, pourrait être utilisé par les politiciens et le personnel pour éviter de rendre des comptes. Et ce type de coordination secrète – réelle ou imaginaire – ne renforce pas la confiance dans la démocratie« .

« Au fond, le défi que représente WhatsApp soulève une question politique fondamentale adressée à la fois aux gouvernements et aux médias sociaux « ouverts »: comment les débats institutionnels conservent-ils leur légitimité et leur confiance lorsque les gens sont organisés en communautés fermées et invisibles ?« 

« Les groupes WhatsApp peuvent donc non seulement susciter la méfiance du public, mais aussi créer un climat de suspicion parmi leurs propres participants. En effet, à l’instar des groupes fermés de Facebook, les mécontentements – pas toujours fondés – s’accumulent en privé avant de bouillir en public. Aussi, la capacité à faire circuler les fausses informations et les allégations devient plus grande que la capacité à les résoudre.« 

Et en plus des questions de sécurité technique, ces conversations WhatsApp augmentent le risque de fuites, par le biais des captures d’écran.

Une mine de sources fiables pour la presse

L’arrivée de WhatsApp en politique a aussi changé le travail des journalistes.

Himad Messoudi, qui a souvent couvert les négociations gouvernementales, révèle :« WhatsApp est là depuis un certain temps. Je me souviens en 2013 et 2014 c’étaient plutôt des relations interpersonnelles, mais c’est vrai qu’avec l’arrivée des groupes sur WhatsApp, les négociations politiques se sont accélérées mais aussi pour les journalistes. Nous étions quasiment à cette table virtuelle : j’ai reçu des captures d’écran avec des échanges où vous avez les noms des gens, vous savez qui parle et vous connaissez l’état de la discussion. Cela a, d’une certaine façon, facilité mon travail […] En plus, c’est de l’écrit : on sait donc quelle position est défendue par telle personne ».

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