« Degrellite » aiguë et rigueur journalistique

Carte blanche parue dans Le Soir, le 14 janvier 2010.

Décédé voici plus de quinze ans, Léon Degrelle occupe toujours une place de choix dans l’imaginaire collectif belge. Récemment remis à l’honneur par Jonathan Littell dans son essai Le Sec et l’Humide, paru en 2008 et par le documentaire de Philippe Dutilleul, Léon Degrelle ou la Führer de vivre, diffusé par la RTBF l’année dernière, Degrelle semble également faire figure d’archétype unique lorsqu’il s’agit d’évoquer la question du populisme dans les tribunes des principaux quotidiens francophones. En témoignent les rapprochements récurrents effectués par certains journalistes entre le Parti populaire (PP) de Mischael Modrikamen et le mouvement rexiste de Degrelle.

Un recours à Degrelle qui vire soit à la névrose obsessionnelle soit à l’aveu d’inculture. À moins qu’il ne s’agisse d’une volonté réelle d’associer de façon répétée, voire subliminale, l’imagerie du Troisième Reich à l’arrivée du PP sur la scène politique belge.

La perversité d’une telle juxtaposition, au demeurant inacceptable, nécessite une mise au point.

Avant toute chose, de quel Degrelle parlons-nous ?

Le Degrelle de 1936, dont l’aura fit vibrer Robert Brasillach, lui consacrant un ouvrage la même année (1), et dont le mouvement fut le « point de ralliement d’une coalition disparate de mécontents du statu quo » selon les mots de Martin Conway (2), celui des « banksters » ou de la « marche sur Bruxelles », n’est pas le Degrelle de la collaboration totale de juin 1943, encuirassé dans son uniforme de la 28e division SS Wallonie.

Aussi, quel rapport entre l’entrée en politique de l’avocat des petits actionnaires, dont certains ont d’ores et déjà fait le procès en judéité (voir Le Soir du 21 novembre), avec un dissident du parti catholique de l’époque, futur allié de Himmler ?

À force d’user et d’abuser de ce type de raccourci commode, que restera-t-il comme comparatif et comme unité de mesure dans le cas où les éléments d’un fascisme véritable viendraient à se manifester ? Dominique Fernandez, membre de l’Académie française, cite son père Ramon lorsque celui-ci définit le journalisme « comme le conseil de révision de l’intelligence » offrant « la précision et la sévérité d’un exercice physique, d’un sport » (3).

L’amalgame « degrellien » témoigne, à l’opposé, d’une véritable mollesse de l’esprit. Car pardelà le réflexe quasi pavlovien du recours à Degrelle, c’est bien la hantise de ne pouvoir appréhender correctement la dimension contemporaine du phénomène populiste et de ses représentants – espèce déjà solidement implantée en Flandre – qui ressurgit.

Aussi, pour contrer cet encroûtement référentiel, les journalistes pourraient se risquer à des comparaisons plus actuelles, en observant que la contenance populiste – qu’elle soit posture antisystème ou recherche d’un contact direct avec le citoyen à travers les outils du Web 2.0 tels Facebook, YouTube ou Twitter – représente de nos jours un élément constitutif de la communication de bon nombre d’hommes politiques. Perçu comme dimension propre à la pratique démocratique, le populisme ne dispose pas du caractère diabolisant et degrellien invariablement accolé dans la presse francophone. Le prisme d’interprétation pourrait dès lors s’élargir au populisme providentiel d’un Barack Obama, au « sarkoberlusconisme », au populisme de l’omniprésence médiatique et plus proche de nous, au populisme d’extrême-centre d’une Joëlle Milquet qui s’attaque aux « vrais problèmes des gens », voire au populisme empathique d’un Elio Di Rupo, saluant sur Twitter « le travail des ministres socialistes qui ont évité un bain de sang social ».

Mais l’étude du populisme n’est pas une science comparative et malgré ces exemples modernes, il reste largement incompris, comme le montre l’usage qu’en fait la presse. Pour Alexandre Dorna, professeur de psychologie politique de l’Université de Caen, cette tendance est « le résultat d’une confusion due à la propre histoire du terme, aux distorsions faites par ses adversaires, mais surtout au manque d’analyse approfondie, qui renforce les amalgames». Aussi, dédiaboliser la constituante populiste du discours démocratique s’impose aujourd’hui comme une condition essentielle pour saisir les nouveaux modes de représentation politique, sans pour cela faire appel aux démons du passé.

(1) Robert Brasillach, Léon Degrelle et l’avenir de « Rex », Paris, Plon, 1936.

(2) Martin Conway, Degrelle : Les années de collaboration, Bruxelles, Éditions Labor, 2005, p. 21.

(3) Dominique Fernandez, Ramon, Paris : Grasset, p. 566.

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