Quand les populismes d’Europe se mettent au thé

Carte blanche parue dans La Libre Belgique, le 15 janvier 2011.

Après les Etats-Unis, les mouvements du “tea party”, plus proches d’un lobby que d’un parti classique, martèlent leurs thèmes de prédilection au sein du débat démocratique en Italie, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas, sans se soucier du politiquement correct.

Le Tea Party, évoquant l’un des premiers épisodes de la guerre d’indépendance américaine (1), représente à l’origine une « coalition de citoyens et d’organismes préoccupés par la tendance récente d’insouciance fiscale du gouvernement » (2) opposés à Washington et à la machine d’Etat.

Agitateur de la vie politique américaine depuis les élections « mid-terms », le Tea Party est donc tragiquement revenu à la Une de l’actualité, compte tenu du rôle prégnant joué dans la fusillade meurtrière du 8 janvier à Tucson dans l’Arizona. A la suite de cette tuerie, les critiques ciblèrent essentiellement Sarah Palin, figure de proue du mouvement ultra-conservateur, qui crut récemment bon de désigner, carte à l’appui, les adversaires à « abattre » sur sa page Facebook – adversaires dont faisait aussi partie l’élue démocrate Gabrielle Giffords, touchée lors de la fusillade. Ces campagnes de diffamation sont un signe distinctif du Tea Party ; des « Smear campaigns » dont le président Obama fait régulièrement les frais, qui cherchent à décrédibiliser les opposants politiques en allant jusqu’à crayonner une cible sur leurs photos.

Ce dernier scandale ne réduit cependant pas l’importance du Tea Party comme véritable phénomène populaire et dont l’engouement est également à mettre au crédit des médias sociaux tels Facebook ou Twitter. Il serait dès lors bon de ne pas uniquement se limiter à la rhétorique poujadiste du mouvement. Le phénomène a en effet déjà fait des émules en Europe avec le lancement de Tea Parties en Italie, au Royaume-Uni et aux Pays-Bas. De fait, cette prolifération s’inscrit dans l’évolution générale des populismes et représente un nouvel horizon dans le processus de « mise à jour » de forces politiques existantes où dans l’émergence de nouvelles formations – des formations ayant aujourd’hui pris conscience des vertus aphrodisiaques du thé en politique.

L’élément caractéristique du mouvement outre-Atlantique est sans aucun doute sa dynamique « bottom-up » constitutive. Aux Etats-Unis, comme mouvement « grassroots » littéralement acéphale et dépourvu de véritable hiérarchie, il regroupe quantité de groupuscules franchisés sous une même bannière – la marque Tea Party – cherchant ainsi à se fédérer virtuellement et trouver meilleur écho auprès des médias.

Le Tea Party américain est emmené par une Sarah Palin va-t-en-guerre – l’ancienne vice-Miss Alaska 1984 gardant volontiers le doigt sur la gâchette. Depuis, certaines formations en Europe sont elles aussi à la recherche de leur jeune mère courage ou « Mama Grizzly » (3). On se souvient d’Anke Van Dermeersch, Miss Belgique en 1991, secouant jadis la Belgique entière en rejoignant les rangs du Vlaams Belang. Silvio Berlusconi cherchant lui aussi à s’inspirer du modèle américain a d’ores et déjà songé à l’actuelle secrétaire d’Etat Daniela Santanchè, comme muse ultraconservatrice d’un Tea Party à l’italienne qui bénéficierait du soutien de Mediaset, le groupe privé du « Cavaliere », reprenant ici le rôle de Fox News.

En France, l’extrême-droite s’apprête aussi à changer de style avec une Marine Le Pen devant, selon toute logique, reprendre le flambeau au Front national à l’occasion du congrès du parti à Tours ces 15 et 16 janvier. Comme Sarah Palin, Marine, déjà adoubée par les médias français, devrait davantage être portée par une vague partisane que tenir fermement les rênes de la maison FN. Plus à l’aise dans un rapport horizontal avec les militants, elle a déjà déclaré vouloir faire du FN un parti populaire. Une évolution notable donc, puisqu’elle illustre l’émergence de nouvelles figures charismatiques, détachées du carcan partisan traditionnel et répondant à une nouvelle forme d’autorité ; un leadership de type participatif, fidèle à la philosophie « bottom up » précitée.

Destinés à l’origine à aiguillonner les partis traditionnels et à soutenir des candidats « au parler vrai », les Tea Parties et apparentés sont également capables de se lancer de manière autonome dans la course aux urnes. En Italie, Le MoVimento 5 Stelle d’un Beppe Grillo, sorte de Coluche transalpin en croisade contre « la caste » politique et contre le « nain » Berlusconi, est lui bel et bien entré dans l’arène politique, en allant jouer les trouble-fêtes lors des élections régionales de mars 2010. En septembre 2007, son « Vaffanculo Day », avait déjà réuni plusieurs dizaines de milliers de personnes. L’humoriste avait alors dénoncé les partis traditionnels comme « cancer de la démocratie ». Un activisme antisystème qui, bien que « de gauche », s’inscrit également dans la mouvance du Tea Party et consorts.

L’attrait médiatique propre à la « marque » Tea Party retient donc l’attention de bon nombre de formations politiques en Europe. En Belgique, ce fut au tour du Vlaams Belang de récemment envisager sa mue en Tea Party, Filip De Winter suggérant des actions de la base contre « l’invasion des demandeurs d’asile » ou la « pression de l’islamisation » (« De Standaard », 28 novembre 2010). Et, suite aux tourments connus par ce jeune Parti Populaire, on pourrait très bien, là aussi, imaginer le PP se dissoudre en nébuleuse contestataire à la Tea Party, dont le porte-voix serait un Mischaël Modrikamen tirant ponctuellement des Scuds issus de son programme de droite décomplexée dans les médias et forçant ainsi les autres partis à réagir.

Un fonctionnement redoutable , plus proche d’un lobby que d’un parti classique, la résonance offerte par les médias sociaux, via le relais d’une base politiquement engagée, permet à ces mouvements de marteler leurs thèmes de prédilection au sein du débat démocratique, sans se soucier du politiquement correct. Le positionnement « moitié dedans – moitié dehors » du système permettant également de cautionner tout excès par la notion de « légitimité populaire ».

Comme mouvements-défouloirs, les partis anciens ou nouveaux franchisés Tea Party insufflent manifestement un souffle nouveau dans nos démocraties – souffle qui, à terme, pourrait laisser place à un vent piquant et fort désagréable pour nos partis traditionnels.

(1) Son nom s’inspire du « Boston Tea Party », symbolisant la révolte contre le colonisateur anglais au XVIIIe siècle.

(2) « A coalition of citizens and organizations concerned about the recent trend of fiscal recklessness in government. »

(3) K. Parker, « Sarah Palin, from pitbull to mama grizzly« , « Washington Post », 14 juillet 2010.

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