« Le François Hollande européen reste à inventer »

Opinion parue dans La Tribune, le 12 avril 2013.

Après les « Offshore leaks », la lutte contre les paradis fiscaux est redevenu un sujet majeur en Europe. Mais comment le président français, ébranlé par les aveux de mensonge de son ancien ministre du Budget Jérôme Cahuzac sur ses comptes en Suisse, pourra-t-il porter la voix de la France auprès de ses partenaires européens? Nicolas Baygert, chercheur à l’Université de Louvain-la-Neuve, en Belgique, décrypte la communication politique du chef de l’Etat dans ce contexte, et imagine la stratégie qu’il pourrait aborder.

En réponse à l’affaire Cahuzac, la stratégie de l’Elysée consiste à assener un « choc de moralisation » à la vie politique Française. En cela, François Hollande privilégie le registre axiologique : le champ des valeurs. Est-ce la bonne stratégie ? Et surtout, l’approche est-elle audible au niveau européen ?

Bien qu’Européen convaincu, Hollande reste marqué par l’échec du référendum européen de 2005. Aux yeux du chef de l’Etat, l’Europe demeure un terrain miné y compris pour l’harmonie au sein de sa majorité. En février, son discours fut bien accueilli à Strasbourg par les eurodéputés. Mais François Hollande prêchait des convaincus. Concernant les relations bilatérales entre Etats-membres, alors que le Président peut compter sur le soutien indéfectible d’Elio Di Rupo, Premier ministre belge.

Sur le plan de la communication politique, le binôme Merkhollande n’existe pas

La relation avec la Chancelière Merkel semble quant à elle tendue – même si humainement, le courant passe visiblement. Contrairement à l’ère « Merkozy », où la France s’alignait sur les positions allemandes, depuis le changement d’occupant à l’Elysée, l’axe franco-allemand apparaît paralysé. Le binôme « Merkhollande » n’évoque pas seulement une dissonance sémantique, voire une incohérence harmonique. Sur le plan de la communication politique, il n’existe pas. Le résultat est un positionnement en retrait du président, laissant le champ libre à la Chancelière, perçue comme seule aux commandes des 27, et à d’autres chefs d’Etat tentant d’imposer leur agenda. Citons ici l’exemple de David Cameron, qui en plein « revival » thatchérien effectuait cette semaine sa tournée en Europe pour défendre sa vision de l’UE « à la carte ».

L’omniprésence médiatique d’un Nicolas Sarkozy, présent sur tous les tableaux, avait habitué les 27 à entendre la voix de la France. L’Europe se souvient ainsi de l’énergie déployée par l’ancien chef de l’Etat pendant la présidence française du Conseil de l’UE, en 2008. Mais alors que son successeur soufflera bientôt sa première bougie à l’Elysée, l’UE attend toujours la définition d’un style Hollande ; la véritable marque de la « Présidence normale » sur la politique européenne. Sa plaidoirie en faveur de la croissance date de juin 2012, autant dire une éternité. Hollande l’Européen doit encore s’inventer.

Un partenaire affaibli

D’autant plus que, suite à l’affaire Cahuzac, le chef de l’Etat paraît affaibli aux yeux de ses homologues européens. En visite à Paris la semaine dernière, l’allemand Peer Steinbrück, candidat SPD à la chancellerie (pour l’instant crédité face à Merkel de 32% d’intention de vote – autant dire très peu) a appelé à « plus de compréhension » pour François Hollande. Symptomatique ; ne pouvant espérer grand chose de l’appui d’un président dont la cote de confiance est tombé en dessous du seuil des 30%, c’est le leader social-démocrate d’outre-Rhin qui se rue au chevet du premier des Français. Un soutien toutefois mesuré, l’homme issu de l’aile droite du SPD ayant, dans le passé, critiqué à maintes reprises la taxe à 75% défendue par l’Elysée et qualifié de « naïve » la volonté du Président de renégocier le pacte budgétaire européen.

D’ailleurs, en Europe, les prédictions du Président laissent globalement perplexe. « La crise de la zone euro est derrière nous » estimait François Hollande peu avant l’imbroglio chypriote, à l’occasion de la remise du prix Nobel à l’Union européenne. Concernant l’Italie, il se disait « convaincu que ce qui vient de se passer permettra à l’Italie de trouver un gouvernement stable après les élections du mois de février. »

Prendre le leadership dans la lutte contre les paradis fiscaux

Les treillis militaires et les bains de foule au Nord-Mali lui avaient permis de se donner une contenance sur la scène internationale. Aujourd’hui, à compter qu’il daigne sortir du tropisme moral, « blessé » et « meurtri » jusque dans ses propres rangs, le Président pourrait choisir de porter l’étendard européen de la lutte contre la fraude fiscale et se replacer de cette manière dans le registre de l’action.

Il est fort à parier que le commissaire européen aux Affaires fiscales, Algirdas Šemeta, qui en ce moment réclame une « stratégie claire contre les paradis fiscaux internes » à l’UE, aimerait compter sur un tel soutien. « Tous les outils permettant d’atteindre ces buts sont sur la table. (…) Il est l’heure de passer de la parole aux actes », a ainsi ajouté le Commissaire lithuanien dans un communiqué officiel.

Mais dans sa déclaration de mercredi matin, François Hollande, qui affirme vouloir « éradiquer les paradis fiscaux en Europe et dans le monde », favorise encore l’angle national. « Je n’hésiterai pas à considérer comme paradis fiscal tout pays qui refuserait de coopérer pleinement avec la France », a-t-il insisté. Le choix des mots dans le récit présidentiel traduit une démarche isolée, à l’instar de l’engagement de la France au Mali. Le discours souligne une solution française au problème de l’évasion fiscale, là où pourtant la concertation au niveau européen prévaut. Les cinq plus grosses économies européennes (l’Allemagne, le Royaume-Uni, la France, l’Italie et l’Espagne) viennent en effet de signer un accord pour partager automatiquement les coordonnées de détenteurs de comptes bancaires.

Une gestuelle significative

Il s’avère que la dimension prescriptive des mesures dernièrement annoncées par le président vise avant tout à colmater les fissures du socle moral sur lequel devait se construire le quinquennat. Le quotidien allemand Die Welt pointe ainsi la gestuelle du président durant sa laconique déclaration du 3 avril [juste après les « aveux » de Jérôme Cahuzac]: prononçant les mots « chef de l’Etat », Hollande retourna démonstrativement ses mains vers sa propre personne, comme pour rappeler aux Français qu’il demeure toujours le patron.


En d’autres mots : le « choc de moralisation » vise avant tout les mœurs des élus de l’Hexagone, privilégiant l’ancrage français. Le repositionnement du chef de l’Etat dans le concert européen reste pour l’instant le parent pauvre de cette stratégie. Pourtant, la question de l’évasion fiscale et ses conséquences sur l’économie européenne n’exigent pas uniquement un réajustement des valeurs mais la définition d’une posture de leader capable d’exporter et d’imposer les mesures décidées en interne à l’international – un François Hollande à dimension européenne.

Nicolas Baygert est chercheur au CELSA et au LASCO (Université catholique de Louvain), professeur invité à l’IHECS.

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