C’est l’individu qui crée le succès

Analyse parue dans M…Belgique, le 6 février 2015. Propos recueillis par Pierre Jassogne.

© REUTERS/Thierry Roge

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« Elio Di Rupo a effectué une véritable mue pour devenir PM, en se libérant du carcan partisan socialiste, en se dotant d’une aura fédératrice, apolitique et quasi-belgicaine. Un travail d’image important allant jusqu’à permettre à Elio Di Rupo d’incarner à son tour une forme de folklore belge » explique Nicolas Baygert, chargé de cours à l’IHECS et maître de conférences à l’UCL et l’ULB. « Mais depuis son départ du 16, de retour sur son fauteuil de Président du PS, il dû effectuer le chemin inverse et quitter la stratosphère pour replonger dans les marécages de la particratie. Pourtant, pour Elio Di Rupo, se réapproprier la doxa socialiste semble presque plus difficile que, naguère, prendre les habits de premier ministre, dont il semble ne plus vouloir sortir. »

FORT À L’ÉTROIT

« En véritable « shadow Prime Minister », il continue de se placer au-dessus de la mêlée, en usant encore et toujours de cette langue de coton : des arguments ouateux, chargés d’émotion – « mon cœur saigne ». » Selon Nicolas Baygert, tant pour pour Elio Di Rupo que pour Nicolas Sarkozy, la difficulté consiste à se repositionner dans un contexte uniquement partisan. « De retour à la tête de leur parti, l’un comme l’autre se sentent désormais fort à l’étroit dans de telles structures militantes. Tous deux veulent continuer à rassembler, mais semblent désormais décidés à le faire au-delà des limites de leur parti, parfois n’hésitant pas à aller à contre-courant, avec l’objectif de rassembler un maximum. Ce rassemblement – nom du futur mouvement sarkozyste – doit séduire un électorat – une communauté de supporters – plus large, sur base de la « marque » politique consolidée durant leur mandat à la tête de l’Etat, pendant plusieurs années. »

Selon le chercheur, il paraît donc presque impossible, pour celui ayant connu les plus hautes responsabilités de rentrer dans le rang, de se sustenter des affaires courantes. « En redevenant président de l’UMP, Sarkozy a certes reconquis une formidable machine électorale, pourtant en tant que tel, le parti n’importe plus guère, l’ancienne UMP doit désormais se dissoudre dans un Rassemblement sarkozyste qui n’est pas sans rappeler par sa terminologie le Rassemblement Bleu Marine, autour de la Présidente du FN. » 

Cette métamorphose se calque, d’après Nicolas Baygert, sur des modalités d’engagement politique qui demeurent à l’heure actuelle de plus en plus floues : le militant sera moins tenté par rejoindre un camp, que par une personnalité incarnant un projet politique singulier. « Plus que jamais, c’est l’individu qui crée le succès en politique et mobilise les foules – y compris dans les phénomènes politiques les plus récents : Alexis Tsipras, Pablo Iglésias furent bien plus que des porte-paroles de leurs mouvements respectifs (Syriza et Podemos). De même pour Matteo Renzi, « Cesare Borgia » de la politique italienne, finalement atterri au Parti Democrate par un concours de circonstances. Les partis politiques traditionnels à l’instar de L’UMP ou du PS ont cessé d’être des incubateurs idéologiques, pour devenir des machines électorales vouées au succès de leur leader. »

La nuance entre les deux trajectoires citées, c’est qu’un « Sarko » désire bel et bien transformer son parti, le reconfigurer à sa guise, à l’inverse d’Elio. « Au PS, le montois est en terrain conquis, le parti est à son image: ambigu dans ses prises de positions, opportuniste dans les séquences d’indignation collective. Or, la contre-attaque particulièrement agressive du PS en début de législature (une communication « orchestrale », à l’unisson avec les salves de la FGTB) fut avant tout menée et incarnée par les lieutenants, les « porte-flingues » socialistes sans être jamais complètement validée par le Président. » 

Pour Nicolas Baygert, Elio Di Rupo reste pour ainsi dire un personnage « liquide » (selon l’expression du sociologue Zygmunt Bauman), dépourvu de noyau idéologique affirmé, détenant une grande capacité d’adaptation. « Cette nature ultra-flexible lui permet, tantôt comme PM, de justifier le contrôle des chômeurs, tantôt comme Président de parti, de le regretter, en jouant, comme il l’a toujours fait sur le pathos et l’émotionnel, en rejetant toute responsabilité. » À mille lieues d’un « devoir d’inventaire », Elio Di Rupo ne propose pas de renouveau, pas de chantier idéologique. On assiste au retour du Roi dans ses terres.

« VINTAGE »

C’est aussi une présidence « vintage », ajoute le chercheur de l’UCL. « Mais à vouloir incarner le rôle du sage, on oublie qu’en politique, la routine tue. Aussi, ce statu quo qui ne confère pas au PS, pourtant dans l’opposition au fédéral, un statut d’alternative séduisante – comme peuvent l’être d’autres petites formations dynamiquement incarnées à sa gauche, le PTB en tête, comme semblent l’indiquer les derniers sondages. » Nicolas Baygert relève une stratégie de reconquête d’un côté, une guérilla communicationnelle en phase d’essoufflement et en manque d’incarnation de l’autre. Sarko et Elio : destins croisés mais pas égaux.

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