Bart de Wever, gardien du phare N-VA

Chronique parue le 2 octobre 2015 dans Le Vif/L’Express.

Après une mise à l’eau du bateau multicoque (MR – CD&V – VLD – N-VA) frôlant le chavirage immédiat, après avoir navigué contre vents de mauvaise foi (de l’équipage) et marées de fiel (issues des bancs de l’opposition), le quadrimaran fédéral pouvait rêver d’une mer plus calme. Pour rappel, les prochaines élections communales n’ont lieu qu’en 2018 et le CDD paraphé par les quatre partis de la majorité prévoit même un « stop communautaire » durant cette législature. L’horizon politique semble donc relativement dégagé.

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Bart de Wever, tonitruant à l’Université de Gand. © JIMMY KETS/IMAGEDESK

Or, cette vitesse de croisière ne sied guère à Bart De Wever qui, bien qu’étant officiellement resté à quai, n’a pas son pareil pour pirater les débats et repartir à l’abordage d’une opinion publique sonnée ou soumise à la  » dictature de l’émotion ». Sa stratégie du « coup d’éclat permanent » est pourtant connue.

Dernier exemple en date : la remise en cause de la Convention de Genève et, plus globalement, l’interprétation deweverienne « à contre-courant » de ladite « vague migratoire » déjà invoquée lors du décès du jeune Aylan. L’argumentaire de De Wever se résumait alors par un quadruple enchaînement : 1) « J’ai eu des frissons en voyant cette photo » ; 2) « Je tente de rester rationnel car je pense que cette histoire peut devenir un moyen de pression émotionnel » ; 3) « Je ne cède pas au sentiment de culpabilité » ; 4) « Je ne veux pas accorder aux nouveaux arrivants les mêmes droits que les personnes qui ont contribué toute leur vie à notre sécurité sociale ». Bref, un pragmatisme de situation clouant le bec à l' »émocratie » ambiante.

Les partenaires de la suédoise dénoncent un double langage sur le dossier des réfugiés : « On ne peut pas demander aux bourgmestres de prévoir des places d’accueil supplémentaires d’un côté, et de l’autre polariser et empoisonner l’opinion publique, en tant que parti », estime Wouter Beke (CD&V).

Eh bien, si ! Tandis qu’un Theo Francken s’efforce, malgré les couacs virtuels, d’obtenir une validation de son parcours d’intégration au sein du gouvernement, De Wever poursuit en réalité son travail de sape entrepris voici plus de dix ans. Objectif ? Influencer la vision du monde de l’électeur flamand et (re-)penser son cadre de vie. La tonitruante leçon inaugurale de sciences politiques à l’Université de Gand s’inscrit dès lors dans cette réflexion locale et globale pilotée depuis son laboratoire anversois où s’édictent, depuis 2013, les nouvelles « règles pour le parc humain » (1).

 » Flibustier » lors des derniers scrutins (du néerlandais vrijbuiter, littéralement « qui fait du butin librement » ou « libre butineur »), l’actuel bourgmestre d’Anvers n’est en revanche pas le « capitaine officieux » (du gouvernement), mais bien davantage le gardien du phare N-VA. Il s’agit en effet de s’assurer que la N-VA ne perde pas de vue le grondstroom (le courant idéologique dominant) – qu’il conserve donc, devant le Vlaams Belang, son statut de parti organique en phase avec  » la base ». Peu importe les contradictions, la réflexion de l’idéologue évolue au gré du contexte domestique et international. Elle décrypte et se réajuste en temps réel. De Wever se pose ainsi comme l’historien de son propre cheminement idéologique. On notera que l’homme est convaincu que « les Flamands votent à l’inverse des faiseurs d’opinions » (2) – à l’exception de la sienne, bien entendu.

(1) Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Paris : éditions Mille et une nuits, 2000, p. 48.

(2) Bart De Wever, Derrière le miroir, Bruxelles : Le Cri, 2013, p. 251.

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