Les politiques tentent de s’emparer de Pokémon Go… mais c’est raté !

Entretien croisé paru dans L’Obs, le 29 juillet 2016. Propos recueillis par .

“Attrapez des Pokémons pendant que vous en apprenez plus sur Hillary Clinton !” Rien ne doit échapper à la candidate à l’élection présidentielle américaine. Devancée dans les sondages par Donald Trump, la démocrate tente toutes les récupérations possibles pour séduire les électeurs, allant jusqu’à organiser un meeting en Ohio sur le thème de “Pokémon Go”, jeu vidéo devenu succès planétaire.

Et elle n’est pas la seule. En France, deux semaines après l’attentat de Nice, les responsables politiques ont trouvé un moyen plus “léger” de faire parler d’eux. Bruno Le Maire, candidat à la primaire du parti Les Républicains, a ouvert la voie. Le dimanche 24 juillet, jour de sortie du jeu dans l’Hexagone, il s’est affiché sur Twitter en pleine capture d’un Pikachu, vantant au passage sa mobilité.

“L’actualité un peu lourde ne doit pas empêcher d’insérer un peu de légèreté”, fait valoir un proche du candidat au « Figaro ».

“Avec ce tweet, Bruno Le Maire cherche à se montrer énergique, capable de se déplacer sur tout le territoire, tout en apparaissant innovant”, analyse de son côté Brigitte Sebbah, maîtresse de conférences en communication politique à l’université Paris Est Créteil.

Sauf que les internautes et joueurs de “Pokémon Go” ont vite remarqué que le candidat tient son téléphone à l’horizontale, alors qu’il est impératif de le tenir à la verticale pour jouer… Un raté qui lui a valu de nombreuses moqueries sur Twitter.

“Une volonté électoraliste flagrante”

“Utiliser un phénomène actuel avec une visée électoraliste de manière factice peut vite s’avérer contre-productif, note Nicolas Baygert, maître de conférences en communication politique à l’Institut des hautes études des communications sociales (IHECS) de Bruxelles. Les politiques ont cette volonté naïve de vouloir rétrécir le gouffre entre la jeune génération d’électeurs et leur classe politique très éloignée des problématiques numériques. Seulement, ça sonne faux, et l’imposture se déniche aisément.”

Bruno Le Maire n’est pas le seul à se frotter aux Pokémons. Il a rapidement été imité par un autre candidat à la primaire de la droite, Geoffroy Didier, qui publie une photo le montrant aux côtés d’un petit monstre.

“Ce jeu est assez prodigieux, commente Geoffroy Didier au « Figaro »C’est un vrai phénomène de société, cela fait partie de la vie.” Seulement, la récupération politique passe mal dans un contexte aussi tendu.

“En cette période d’attentats, une telle récupération du jeu par des politiques paraît en décalage et dérisoire”, estime Pierre-Emmanuel Guigo, chercheur associé au laboratoire de communication politique du CNRS. “Dans cette période de crises, ça donne l’impression que les politiciens jouent alors que les gens souffrent”, renchérit Brigitte Sebbah. Constat également partagé par Nicolas Baygert :

“On attend des hommes politiques qu’ils préservent une certaine stature. Dans le contexte actuel, ils doivent adopter une parole solennelle et sérieuse, et éviter ce type de dispositif avec une volonté électoraliste flagrante.”

Les risques de l’infotainment

Surfer sur le phénomène “Pokémon Go” n’est pas sans risque. Et Laurence Rossignol, la ministre des Familles, de l’Enfance et des Droits des femmes l’a appris à ses dépens. Jugeant de manière cynique que le “jeu [ne] favorise [pas] les échanges” entre les joueurs, elle a récolté une pluie de critiques sur sa méconnaissance du jeu vidéo et son manque de recul face à un loisir aussi solitaire que la lecture.

Moins d’une heure plus tard, la ministre a présenté ses excuses aux internautes en colère. Sur LCI, elle est revenue sur la mini-polémique :

“Les pratiquants disent que ce jeu va accroître la sociabilité […] Je souhaite qu’ils aient raison, mais c’est la pratique qui nous dira […] si le lien social en sortira renforcé ou affaibli.”

Un bide qui rappelle le faux auto-stop d’Edouard Balladur pendant sa campagne de 1995 ou, plus récemment, la pose de Nathalie Kosciusko-Morizet avec des SDF, lors de sa campagne pour la mairie de Paris.

“Aller sur le terrain de l’infotainment [mélanger information et divertissement, NDLR], c’est toujours prendre des risques, notamment celui d’apparaître ridicule”, constate Pierre-Emmanuel Guigo. “Laurence Rossignol a voulu attaquer le jeu comme désocialisant les citoyens, ce qui a déchaîné les gamers. Cela montre que l’on peut surfer sur une mode et difficilement aller à son encontre, au risque de paraître ringard.”

La “tentative désespérée” de Clinton

Que Laurence Rossignol se rassure, la prestation d’Hillary Clinton n’a pas non plus convaincu. « Je ne sais pas qui a créé ‘Pokémon Go’, mais je cherche un moyen de le transformer en ‘Pokémon Go to the polls’ [‘Pokémon Allez voter’] », a lancé la candidate en plein meeting, provoquant l’hilarité du public.

Mais, derrière les sourires, les électeurs ne sont pas dupes : la démocrate use d’un marketing politique facile afin de (tenter de) récupérer le vote des jeunes, et au passage de casser son image distante et froide, à un moment où les derniers sondages montrent une légère avance pour son rival Donald Trump

« Hillary Clinton cherche à briser son image de femme froide, déconnectée des citoyens et calculatrice », confirme Pierre-Emmanuel Guigo. « Le but est clairement d’apparaître plus proche des citoyens, en particulier des jeunes, en général peu sensibles au discours politique. Le divertissement devient alors un moyen relativement simple et consensuel pour tenter d’élargir son public. »

Effectivement, dans une bataille pour s’attirer l’attention des citoyens, les politiques tentent de rendre la parole politique plus désirable en l’associant à la pop culture. En ce sens, les Pokémons apparaissent, en ce moment, comme le moyen idéal.

Mais cela ne suffit pas à améliorer l’image d’un politicien. « Pour changer une image, il faut beaucoup de temps, au moins un an », estime Brigitte Sebbah. « Pour Hillary Clinton, c’est trop tard, son image de femme distante est déjà fixée. Du coup, utiliser les Pokémons semble une tentative désespérée de récupérer des voix. »

Des initiatives locales intéressantes

Pour autant, “Pokémon Go” a le potentiel pour devenir un incroyable outil de socialisation politique, à l’image du jeu « Second Life » où la candidate Ségolène Royal avait ouvert une permanence lors de la campagne de 2007. Ainsi, à  Berlin, le jeune député Tim Zeelen se sert des Pokémons pour rencontrer des électeurs potentiels.

« Avec mes collègues, nous sommes très friands de ce nouveau jeu, explique l’élu du CDU au site BZ-BerlinNous avons eu l’idée de l’utiliser pour rencontrer des gens. » Le député se sert d’un accessoire virtuel qui attire les Pokémons à proximité de son bureau de circonscription. Il propose ensuite aux chasseurs dans les parages de venir discuter de la politique actuelle autour d’un café, tout en rechargeant leur batterie.

Autre initiative intéressante : la découverte du patrimoine d’une ville lors d’une chasse aux Pokémons. C’est en tout cas l’idée de Stéphane Obeid, conseiller communal de Ganshoren, ville belge à proximité de Bruxelles.

« Par curiosité, j’ai téléchargé l’application et j’ai fait le tour de la commune », raconte-t-il à la « Dernière heure« . « En une heure, j’ai rencontré pas moins de huit jeunes dans le quartier que je ne croise jamais d’habitude. Tous jouaient à ‘Pokémon Go’. C’est là que j’ai eu l’idée de combiner une chasse aux Pokémons avec une visite culturelle. »

« Pokémon Go » remplacera-t-il bientôt les traditionnelles distributions de tracts sur les marchés locaux ? Pas tout de suite, mais « lorsque l’initiative est réfléchie et maîtrisée, ça peut totalement marcher », estime Pierre-Emmanuel Guigo.

A une échelle nationale, les experts en communication conseillent tous « l’humilité ». « Plutôt que de tenter d’apparaître comme un utilisateur chevronné, mieux vaut éviter toute présentation factice pour se concentrer sur l’affichage d’un simple intérêt, à l’image du président israélien », estime Nicolas Baygert. Reuven Rivlin s’est en effet contenté d’une boutade sur Facebook, en demandant à la sécurité d’intervenir après avoir découvert un Pokémon dans son bureau. Simple et efficace.

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