Les partis belges ont-ils raison de se revendiquer de Macron ?

Analyse parue dans l’Echo. Entretien croisé avec Jean-Benoit Pilet, professeur de sciences politiques à l’ULB, et Vincent Laborderie, politologue à l’UCL. Propos recueillis par Benoît Mathieu.

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DéFI, cdH et MR se sont réjouis de la victoire du candidat En Marche!, mais ont également bâti des ponts entre son programme et le leur. A tort ou à raison? L’Echo fait le point.

Cela n’a pas raté. Sitôt annoncée la victoire d’Emmanuel Macron au premier tour de la présidentielle française, dimanche dernier, une bordée de félicitations plus qu’enthousiastes lui étaient adressées de Belgique. MR, cdH et DéFI (dans l’ordre) se sont réjouis du résultat de ce candidat « ni de gauche, ni de droite » – même s’il faut laisser à DéFI le fait d’être le premier à avoir exprimé son béguin, bien avant la victoire décrochée par En Marche!, le mouvement de Macron.

Un enthousiasme, bordé de récupération politique, qui n’a rien de nouveau. C’est même un classique, en Belgique francophone, où l’on remet le couvert à chaque présidentielle. « On se souvient de Didier Reynders vantant ses liens avec Nicolas Sarkozy, rappelle Jean-Benoit Pilet, professeur de sciences politiques à l’ULB. Ou de Paul Magnette célébrant à Paris la victoire de François Hollande. »

Si cet engouement français s’explique, il n’en cache pas moins une imposture.

Deux particularités cette fois, tout de même. Cet « adoubement » intervient tard, dans cette campagne. « Il s’agit d’une élection particulière. Où il était difficile de tirer profit de l’aura de Fillon ou de Hamon. » Et où il était délicat de tirer plus tôt sous peine de lâcher son partenaire traditionnel – on pense au MR et aux Républicains. Ensuite, la compétition se joue à présent au centre(-droit). « Cela fait longtemps que le candidat centriste n’a plus été dans la course, en France », souligne Jean-Benoit Pilet. De quoi permettre, cette fois, au cdH et à DéFI de donner de la voix.

« Embouteillage au centre »

Cela posé, il faut reconnaître que l’élan belge ne repose pas sur du sable. « Quelque part, Macron pourrait être belge, sourit Vincent Laborderie, politologue à l’UCL. Modéré, centriste et pragmatique, il correspond au paysage politique. » Côté programme, cela tient la route. « Il faut dire qu’En Marche! constitue une nébuleuse assez vaste, analyse Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’Ihecs et à Sciences Po (Paris). Rassemblant de l’ancien communiste au libéral pur jus. » Il n’est dès lors pas étonnant que plusieurs partis belges puissent s’y retrouver. « Surtout qu’en Belgique, il existe un embouteillage politique au centre. »

Sur le dépassement du clivage gauche-droite, « le cdH est peut-être le plus crédible« , juge Jean-Benoît Pilet. « Mais le parti affiche aussi de nettes divergences avec En Marche!, notamment sur les questions éthiques. D’un point de vue programmatique, c’est sans doute DéFI qui s’en rapproche le plus. Mais sa raison de vivre initiale, la défense de l’identité francophone, ne se retrouve pas du tout chez Macron, qui se présente comme le candidat de l’abolition des frontières, et même des cultures et des identités. »

Quant au MR, une aile du parti, sans doute plus proche de Macron que de Fillon, peut se retrouver dans le menu socio-économique de la nouvelle star politique française. « Par contre, sur certaines questions, il n’est pas sûr que l’entièreté du MR se sente à l’aise avec le programme de Macron. Notamment quand il évoque la défense de la protection sociale ou certaines mesures fiscales plus redistributives. »

Bref, s’il existe des rapprochements évidents, ceux-ci s’accompagnent systématiquement de fractures. « Aucun parti n’est totalement crédible, conclut Jean-Benoit Pilet. Et c’est logique. »

Si cet engouement français s’explique aisément, il n’en cache pas moins une forme d’imposture. Voilà des partis anciens, traditionnels, qui se revendiquent d’une figure nouvelle. « Et surtout d’un mouvement novateur, ajoute Vincent Laborderie. Si les propositions d’Emmanuel Macron ne sont pas forcément innovantes, le fonctionnement de son mouvement, de la base vers le sommet, l’est. »

Cette transposition est un brin artificielle, confirme Nicolas Baygert. « Ce soutien belge est un peu paradoxal. Parce que Macron incarne la politique post-partisane, qui ringardise les formations traditionnelles. Là où les présidents belges qui le félicitent symbolisent à l’extrême l’organisation partisane. »

CDH

Des priorités communes, une sauce un peu trop libérale

Liens avec la société civile. Alors que le mouvement « macronien » s’est construit en marge des partis traditionnels, le cdH revendique lui aussi un lien fort avec le tissu associatif et la société civile. La « manière » Macron « correspond à l’approche du cdH: on ne fait pas avancer la société en opposant les uns aux autres, mais en rassemblant autour d’un projet« . N’en déplaise aux humanistes, le cdH n’en reste pas moins un parti comme un autre.

Education. Education et culture: tel est le premier des (six) chantiers pour la France définis par Macron. Difficile de faire plus plaisir au cdH, qui n’est pas le dernier à réagir quand il s’agit de parler enseignement.

Programme d’investissement. 50 milliards: telle est la somme qu’Emmanuel Macron entend injecter dans l’économie. Priorités: transition écologique, révolution numérique, modernisation des services publics ou encore santé. « Le cdH défend la même logique de relance des investissements. »

Europe. Le Belge est, globalement, europhile. Le cdH en tout cas, de même que le candidat En Marche!

Commerce. Le cdH joue franc jeu: le positionnement de Macron lui semble parfois un brin trop libéral. « Nous ne partageons pas sa vision dogmatique du libre-échange qui produirait de manière naturelle de la prospérité pour tous. »

Régulation financière. Le cdH reproche au candidat français de peu se préoccuper de la régulation financière.

Questions éthiques. Sans doute la divergence la plus fondamentale. Côté éthique, Macron est un libéral, tandis que les humanistes se montrent nettement plus frileux sur certains points. Notamment sur la gestation pour autrui (GPA). « Macron défend la reconnaissance des enfants nés par GPA à l’étranger. Outre le fait qu’il s’agit d’une grande hypocrisie, la GPA ouvre la porte à une forme de marchandisation humaine. »

DÉFI

Premier « fan » belge d’En Marche!

DéFI et son centre d’études suivent de près la mouvance En Marche! depuis mai 2016.

Laïcité. Application stricte de la laïcité et démantèlement des associations qui, sous couvert de religion, s’attaquent à la République. Cet extrait du programme de Macron a dû faire plaisir à Olivier Maingain, fervent partisan de l’inscription du principe de laïcité dans la Constitution belge. En Marche! veut « restaurer partout l’autorité de l’Etat« ? DéFI entend renforcer les fonctions régaliennes.

« Libéralisme social ». Dépassées, gauche et droite? Un discours également tenu par DéFI, qui prône un « libéralisme social, permettant à chacun de réaliser ses potentialités et de libérer les énergies créatrices des carcans, tout en protégeant les plus faibles« .

Moralisation de la vie publique. Les limitations ont, elles aussi, leurs limites. N’empêche. Macron veut limiter à trois le nombre de mandats « identiques » successifs. Même si son président est un vieux routier, DéFI propose de placer la limite à deux, mais pour les mandats exécutifs.

Europe. DéFI et En Marche! sont tous deux convaincus par le fédéralisme européen.

Programme d’investissement. DéFI propose d’assouplir la norme budgétaire bridant l’investissement et de mener une politique d’investissement « ciblée sur les secteurs à très haute valeur ajoutée sociétale« .

Services publics. Pas certain que cette recette d’Emmanuel Macron fasse beaucoup d’émules en Belgique. 60 milliards d’économies pour résorber le déficit et suppression de 120.000 postes d’agents publics d’ici 2022. « DéFI s’oppose à tout dégraissage méthodique de la fonction publique pour des raisons d’orthodoxie budgétaire. La fonction publique est un instrument de l’Etat régalien en vue d’assurer une plus-value du service public, qui ne doit plus être perçu comme une charge mais un atout pour l’Etat. »

MR

Un président plus proche de Macron que de Fillon, « Trop à droite et conservateur »

Le MR a certaines allures d’auberge espagnole, abritant des personnalités tirant parfois au centre, parfois nettement plus à droite. Qu’importe. Le favori du président, Olivier Chastel, c’était Emmanuel Macron, libéral tant sur le plan économique qu’éthique, et pas François Fillon, jugé trop « à droite et conservateur« .

Fiscalité. Outre la baisse de l’impôt des sociétés vers 25%, En Marche! et le MR ont des visées fiscales communes. Macron prône une réduction des cotisations sociales, ainsi qu’une exonération sur les heures supplémentaires. « Le MR a toujours plaidé en faveur d’une plus grande flexibilité du travail. La réduction du coût du travail est une de nos priorités, ce qui nous a poussés à soutenir le saut d’index et à prendre des mesures de réduction de cotisations sociales dans le cadre du tax shift. »

Programme d’investissement. Charles Michel fait des pieds et des mains pour lancer son pacte d’investissement national.

Pensions. Emmanuel Macron prône un système universel avec des règles communes pour le calcul des pensions – en d’autres termes, la fin des régimes particuliers. Soit l’une des croisades lancées par le gouvernement Michel, par l’entremise de son ministre MR, Daniel Bacquelaine, qui oeuvre à une harmonisation des trois régimes existants en Belgique.

Commerce. Sur la question des traités internationaux, Macron et le MR sont sur la même ligne.

Europe. « Fédéralistes et Européens convaincus« , résume le MR.

Sécurité. « La cyber-sécurité est l’une des priorités d’Emmanuel Macron, relèvent les libéraux. Comme pour le MR et le gouvernement fédéral. » Le gouvernement Michel en a rajouté une couche ce vendredi, en donnant son feu vert au premier « cyber-plan national d’urgence ».

Laïcité. Le MR se méfie du terme « laïcité » et lui préfère la notion de neutralité.

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