Négociations politiques: la foire d’empoigne sur les réseaux sociaux

Interview pour l’Avenir parue le 6 juillet 2020. Propos recueillis par Benjamin Hermann. 

C’est devenu une pratique courante: les négociateurs politiques s’épanchent et s’invectivent sur les réseaux sociaux. Analyse avec Nicolas Baygert.

On tweete à tout bout de champ, on publie sur Facebook, on partage des selfies sur Instagram. Elles sont loin, les discrètes négociations d’antan.

Cette fièvre s’est désormais emparée d’un certain nombre de protagonistes politiques belges. La seule journée d’hier en fut une belle illustration. Évoquant du trio de négociateurs pour la formation d’un gouvernement fédéral, Maxime Prévot (cdH) lançait le matin sur les ondes de La Première: «J’ai bien vu depuis dix jours tout le temps qu’ils avaient consacré à faire des selfies (…). C’est fort bien, mais je ne suis pas persuadé que ça favorisera l’émergence d’un texte.»

Plus tard dans la journée, le président du sp.a, Conner Rousseau, lui-même très actif sur les réseaux sociaux, déclinait l’invitation à une réunion politique. De quoi se faire épingler par ses homologues libéraux… sur les réseaux sociaux. De son côté, Joachim Coens (CD&V) citait Winston Churchill pour égratigner le président socialiste: «Le courage, c’est ce qu’il faut pour se lever et parler; le courage est aussi ce qu’il faut pour s’asseoir et écouter.» Ambiance, donc.

Cette façon de faire de la politique sur les réseaux sociaux n’est pas neuve en soi. Donald Trump est sans doute le champion du monde en la matière. «C’est un nouveau paradigme dans la communication politique qui s’est peu à peu installé. En Belgique, il a surtout été inauguré par Theo Francken», analyse Nicolas Baygert, qui enseigne la communication politique à l’ULB, l’Ihecs et Science Po Paris.

Au sein des partis de tous bords, les leaders sont de plus en plus nombreux à user de ce mélange caractéristique des réseaux sociaux, «qui mêlent annonces officielles, commentaires, sarcasme ou encore de mèmes, ces images qu’on partage sur les réseaux».

Des camps s’affrontent, on fait bloc derrière son champion, on essaie de dégommer l’adversaire.

La tendance est dans l’air du temps. Elle n’est pas non plus étrangère à la présence de quelques personnalités qui ont en sont friandes. Parmi les présidents de partis francophones, Georges-Louis Bouchez (MR) «est vraiment omniprésent sur les réseaux. À tel point qu’il répond à quasi toutes les interpellations, même celles de simples quidams».

Nouvelle place publique

Faut-il s’en inquiéter? Les joutes en temps réel, au vu et au su de tous, permettant sans doute «d’asseoir ou d’augmenter son capital sympathie. Ce qui est plus inquiétant, c’est qu’une partie de l’agora démocratique s’est dématérialisée, elle a pris ses quartiers sur Twitter. Cette place publique en ligne est hypersensible. Des camps s’affrontent, on fait bloc derrière son champion, on essaie de dégommer l’adversaire. Il y a quelque chose de plus radical», poursuit Nicolas Baygert.

C’est un paradoxe du besoin de transparence qui s’impose à la politique. Le public assiste à une sorte de spectacle en temps réel. Et le récit est plutôt conflictuel, ce qui n’est pas de nature à favoriser le consensus, ce bon vieux compromis à la belge.

«Le ciment n’est pas encore sec»

L’image des négociations «au finish» façon Jean-Luc Dehaene semble bien lointaine. On s’enfermait, on négociait et on ne se quittait pas sans avoir abouti. Puis on se pointait devant les caméras avec un accord.

«Aujourd’hui, on assiste quand même à une confusion des genres. Les négociateurs sont à la fois des acteurs de l’histoire et des commentateurs», observe Nicolas Baygert, expert en communication politique. Certains écrivent l’histoire en cours «alors que le ciment n’est pas encore sec». Autre métaphore parlante: «On a droit aux détails de l’atmosphère de la cuisine, qui l’emporte sur le plat final.»

Le récit des négociations s’établit pratiquement en direct, moyennant une certaine impulsivité. «Chaque acteur politique cherche à imposer sa propre vérité.» L’interprétation de l’histoire ne s’établit plus a posteriori, mais à travers une grille de lecture que les protagonistes cherchent individuellement à mettre en avant: sachez que les choses se sont passées comme ceci et pas comme cela. Dans ce contexte, chaque micro-évènement, chaque couac dans les négociations peut être monté en épingle.

La tendance permettra-t-elle de faire aboutir les négociations? «À l’heure actuelle, les résultats ne sont guère probants», constate Nicolas Baygert.

 

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