Coronavirus: la conférence de presse du CNS a-t-elle fait son temps?

Entretien croisé (avec Sandrine Roginsky) dans Le Soir paru le 24 septembre 2020. Propos recueillis par Maxime Biermé.

L’’exercice de la conférence de presse post-CNS est on ne peut plus périlleux. Il a permis à Sophie Wilmès de prendre du galon en tant que Première ministre d’un pays à la dérive politiquement et sanitairement. Il lui a attiré autant de louanges que de quolibets. Et il s’est terminé mercredi sur une performance jugée décevante par de nombreux observateurs, surtout au nord du pays. L’éditorialiste du Laatste Nieuws, quotidien le plus lu en Flandre, a tiré le plus fort : « Plus Wilmès parlait, plus nous la voyions comme un candidat belge moyen à l’Eurovision : mal à l’aise et honteux. »

Mais était-ce vraiment la faute de la Première si la présentation des mesures était confuse ? Non. On sait que les experts n’ont pas rendu un rapport à la hauteur et qu’il faudra attendre deux semaines supplémentaires avant d’y voir plus clair sur la gestion sanitaire du pays à long terme. Il n’empêche, l’avancée des négociations gouvernementales semble indiquer qu’entre-temps, un successeur aura été désigné. Pour éviter la pluie de critiques qui s’abat – pratiquement à chaque fois –, Paul Magnette, Alexander De Croo ou un(e) autre pourrait être tenté de changer de méthode.

Un dispositif qui ne remplit plus sa fonction

Un changement plus que nécessaire si l’on suit le raisonnement de Sandrine Roginsky, prof de communication politique à l’UCL : « Cela fait un certain temps que ce dispositif ne remplit pas ses fonctions. Après un CNS, on ne devrait parler que des mesures et savoir comment on s’y adapte, pas si Sophie Wilmès est apparue isolée ou a eu la bonne attitude. » Le treizième CNS (si on a bien compté) était peut-être celui de trop. « On voit qu’en France, on n’assiste plus à des allocutions présidentielles de Macron pour annoncer les mesures », poursuit Sandrine Roginsky. « C’est le ministre de la Santé qui a annoncé la fermeture des bars à Marseille, par exemple. On peut se demander pourquoi la Belgique n’a rien changé à son dispositif. Il y a un gros risque de perdre l’intensité qui doit normalement accompagner une allocution auprès de la population. » Une lassitude qui se voit déjà dans les audiences télévisées de la conférence de presse, en très forte baisse. Même si on ne peut pas tout à fait comparer les chiffres actuels avec ceux datant du confinement.

Un ministre régional va dans le même sens que notre chercheuse : « Il faudrait proposer quelque chose de plus digeste au citoyen et Sophie Wilmès en est consciente. » Un autre, plus cash : « Il faut arrêter avec le ton martial qui ne passe plus. Il est vrai que l’objectif était un peu de faire un dernier grand barnum avec tout un package de mesures pour l’avenir, sauf qu’on n’avait pas le fameux baromètre… » Il insiste : « Cela n’a plus de sens de faire des grands CNS. Il faut travailler dans la discrétion puis annoncer les mesures quand elles sont décidées. »

La Belgique n’est pas la France…

Facile à dire, répondent ceux qui ne voient pas réellement comment on pourrait faire autrement. « C’est un moment de rencontre entre la Première, les ministres-présidents et les citoyens », glisse le ministre Denis Ducarme (MR). « Il me semble important d’avoir un lieu d’information, un rendez-vous régulier qui représente la Belgique. » « Ce sont les télévisions qui en ont fait un moment à suivre en direct », insiste un autre libéral. « La Première parle à la presse et, oui, elle s’est rapidement adaptée, consciente que la population était aussi derrière le poste de télé. » On se souvient de la première ratée, avec une conférence sans cesse reportée jusqu’à plus de 22 heures. Puis quelques semaines plus tard du PowerPoint, absolument pas clair. Avant qu’on souligne son « humanité » lors du déconfinement. « On n’est pas en France », poursuit notre observateur privilégié. « Vu les multiples intervenants et niveaux de pouvoir, on ne reste pas maître du contenu longtemps. C’est déjà un petit miracle qu’on arrive à proposer un discours de synthèse qui parvient à satisfaire tout le monde aussi rapidement. »

Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’Ihecs et Science-po Paris, confirme que la « culture de la fuite » est typiquement belge et ne simplifie pas la tâche de celle ou celui qui doit venir annoncer les mesures à la population. Il est par contre convaincu que le prochain CNS sera totalement différent, du moins s’il n’est plus « présenté » par Sophie Wilmès : « Elle est peut-être un peu piégée par une formule qui pourrait être repensée, mais sa plus grande réussite restera d’avoir pu installer un personnage hybride, à la fois communicante de crise, cheffe de gouvernement et psychologue sociale. On imagine difficilement un Paul Magnette ou un Alexander De Croo entrer dans ces habits. Elle a su communiquer au-dessus de la mêlée avec de la retenue et une neutralité politique, très loin d’un Macron ou d’un Boris Johnson. » L’expert ajoute au crédit de Sophie Wilmès qu’elle a chaque fois été soutenue par les représentants des entités fédérées – contrairement à Angela Merkel en Allemagne, pourtant souvent citée en bon exemple.

Au suivant ou à la suivante de trouver son propre ton, mais assurément le bon ton. Peut-être pas nécessairement via ces conférences de presse publiques qui ne laissent pas le temps aux médias de digérer l’information pour mieux la transmettre au citoyen. « Ouvrir la diffusion au grand public est une tendance inévitable qui dépasse la Belgique, mais cette configuration transforme les journalistes en comédiens qui participent à l’action », analyse encore Sandrine Roginsky. « Le risque est de se perdre en tentant d’être compréhensible par tout le monde. Le discours devient vite inaudible. Il me semble plus pertinent de limiter ce grand barda uniquement à des annonces fondamentales et pas pour les simples ajustements. » À repenser donc. Surtout que le prochain rendez-vous est déjà fixé dans quinze jours avec la présentation – on l’espère pour de bon, cette fois – du « baromètre » de la vie au temps du Covid.

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