Macron – Le Pen: match nul au bout de l’ennui

Entretien croisé avec François Heinderyckx paru le 21 avril 2022. Propos recueillis par Corentin Di Prima.

Macron vs Le Pen: quelle était la stratégie de communication des deux candidats qualifiés pour le second tour de la présidentielle française lors du débat de mercredi soir? Et qui a gagné la bataille de l’image? Décryptage.

Le « match retour » télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen aura duré trois heures. Dans un dispositif hyper formaté (même la température dans le studio avait fait l’objet de négociations…), les deux candidats qualifiés pour le second tour ont livré une prestation attendue.

Sur le fond, c’est Emmanuel Macron qui l’a emporté sans surprise, Marine Le Pen peinant tout au long du débat à s’imposer sur les thématiques abordées. Mais un tel débat, c’est aussi, et peut-être surtout, l’occasion ultime, avant le verdict des urnes, de montrer aux électeurs que l’on a la carrure pour endosser le costume présidentiel.

À ce niveau, Emmanuel Macron partait forcément avec une longueur d’avance, lui qui a occupé la fonction pendant cinq ans. Pour lui, le défi résidait sans doute à se montrer plus proche des Français, moins « jupitérien ». Là où Marine Le Pen devait, elle, se départir de l’image désastreuse qu’elle avait donnée lors du débat de 2017.

Le Pen en défense, Macron à l’attaque

De manière générale, un « dialogue asymétrique » s’est installé dès le départ, analyse François Heynderickx, professeur en sociologie des médias et de communication politique à l’ULB. « Macron semblait plus présent et réagissait de manière très ciblée, maîtrisée, tandis que Le Pen semblait suivre ses fiches et s’accrocher aux éléments de langage prédéfinis. »

Au niveau de la forme, la candidate du Rassemblement national a réussi à gommer sa prestation désastreuse de 2017 en apparaissant moins agitée, dans une tentative d’incarner une figure « présidentiable », tandis que « le professeur » Macron ne s’est pas départi d’une image parfois mal perçue de condescendance, manifestant régulièrement son impatience quand son adversaire s’exprimait, relève, quant à lui, Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’Ihecs.

« Marine Le Pen a livré une meilleure prestation qu’en 2017. Elle a choisi une stratégie différente. Alors qu’elle avait joué l’offensive la première fois, elle était davantage sur la défensive, elle a tenté d’imposer l’image d’une candidate de la paix civile, de la fraternité nationale et de représenter Macron comme le candidat de la discorde, de la division. Pour certains, elle aura raté son ‘permis de présidentiabilité’, mais d’autres auront pu se projeter sur elle, face à un Macron ‘cyborg’ qui n’a pas réussi à gommer son impatience, voire sa condescendance, parfois mal perçue dans l’opinion. » Pour Nicolas Baygert, ce dernier a adopté une posture conquérante, moins « sage » qu’en 2017.

« Je suis perplexe quant au reproche d’arrogance, de suffisance, estime, pour sa part, François Heynderickx. Car que demande-t-on à un (candidat) président de la République si ce n’est qu’il maîtrise ses dossiers? Et qu’aurait-on entendu s’il s’était montré imprécis, hésitant? » Macron a bien joué le coup de son point de vue, « en expliquant des choses avec précision, mais sans assommer les téléspectateurs de détails ».

Un débat qui ne passera pas à la postérité

« Vous n’avez pas le monopole du cœur », « Vous avez tout à fait raison, M. le Premier ministre », « Moi, président »… Plusieurs débats du second tour sont entrés dans l’histoire via des répliques mythiques qui ont mis l’adversaire K.-O. Ce ne sera pas le cas de la cuvée 2022, s’accordent les deux professeurs: aucune punchline, pas de moment de bascule. « Ce débat est à classer dans la lignée de celui de 1995 entre Chirac et Jospin, où une sorte de pacte de non-agression avait prévalu, rien ne fera date », selon Nicolas Baygert.

François Heynderickx se dit surpris que Marine Le Pen n’ait pas tenté de coup d’éclat à même de déstabiliser Emmanuel Macron, de jouer la carte d’un président sortant « banquier », ami des riches. « Elle aurait aussi pu lui ressortir l’épisode de la démission de Nicolas Hulot, ce qu’elle n’a pas fait », s’étonne-t-il. De l’autre côté, Macron n’a pas renvoyé la candidate RN à son héritage d’extrême droite. Ainsi, le débat s’est terminé sur un match nul, « ce qui équivaut à une défaite pour Le Pen vu son retard dans les sondages ».

Un format usé

Ce qui ressort au final, pour le professeur de l’ULB, c’est la nécessité de revoir le format de ce débat du second tour. « Ce débat est un moment important, il faut le préserver, car il rythme la vie politique française, mais le format est usé. Il est impossible pour le téléspectateur de tenir son attention pendant trois heures, sans interruption. Aucun produit télévisuel ne fait ça. Cela laisse le spectateur étourdi. Il faut qu’une instance se penche sur la question. Cette réflexion pourrait nourrir l’ensemble des dispositifs médiatiques liés à la politique, dont on sait qu’ils sont à la peine aujourd’hui. »

Les audiences en témoignent: jamais un débat du second tour n’avait rassemblé aussi peu de téléspectateurs.

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