Interview pour Le Vif, publiée le 23 juin 2026. Propos recueillis par Noé Spies.
Derrière ses annonces contradictoires, Donald Trump mobilise une logique de communication où la parole sert avant tout à produire des effets: sidération médiatique, pression diplomatique et désorientation stratégique, quitte à affaiblir sa propre crédibilité.
Ormuz ouvert. Ormuz fermé. Paix en vue; frappes en cours. Droits de douane à 500%; droits de douane à 0%. De quoi donner le tournis? Normal: Donald Trump fait de l’imprévisibilité une méthode de gouvernance et des revirements une véritable signature politique. Ses positions évoluent tantôt de manière spectaculaire, tantôt par petites touches successives. Avec un flux constant d’annonces… inconstantes. Des changements radicaux en moins de 24 heures, voire moins. Au point de désarçonner sa propre administration, ses adversaires, ses alliés, mais également les médias. L’Ukraine, le Groenland ou l’Otan sont autant de sujets internationaux qui ont subi la loi du yoyo trumpien. Décryptage d’une stratégie à double tranchant avec Nicolas Baygert, enseignant à Sciences Po Paris et spécialiste en communication politique.
Lors de son arrivée tardive au G7 la semaine dernière, et alors que tous les dirigeants l’attendent depuis une heure, Trump marque le pas, regarde l’assemblée et se fend d’un «I’m the boss», provoquant quelques rires gênés. Que dit cette séquence de la parole du président américain?
La formule «I’m the boss» illustre un paradoxe communicationnel central: l’affirmation autoritaire fonctionne comme substitut à une autorité réelle fragilisée. Depuis 2016, Trump a construit une autorité moins fondée sur la compétence, la cohérence institutionnelle ou la crédibilité diplomatique que sur des déclencheurs psychologiques: nostalgie, peur, certitude ostentatoire, outrage. Sa parole produit encore des effets puissants de sidération. Mais ce qui change, dans ce second mandat, c’est le crédit que lui accordent les acteurs extérieurs. La parole trumpienne fait encore autorité comme événement médiatique; elle en fait beaucoup moins comme information fiable.
Les revirements de Trump doivent-ils être perçus comme de simples incohérences «infantiles» ou font-ils partie d’une stratégie communicationnelle très établie?
Les fameux flip-flops fonctionnent souvent comme des ballons d’essai: Trump teste un cadre, une menace, une posture, avant que la réalité politique, économique ou diplomatique ne vienne éventuellement le corriger. Il y a aussi une dimension stratégique. Dans US Grand Strategy and the Madman Theory, un ouvrage récent, l’auteur James D. Boys relit Trump à travers la fameuse Madman Theory (NDLR: la théorie du fou): l’idée qu’un dirigeant projette une irrationalité calculée pour rendre ses menaces plus crédibles. Mais cette stratégie a désormais un coût. On le voit avec l’acronyme TACO (Trump Always Chickens Out, Trump se dégonfle toujours) utilisé pour désigner ce schéma: ultimatum, dramatisation, puis recul.
«Trump brouille les frontières entre sérieux, ironie et mise en scène. Il neutralise en partie la critique, parce qu’il devient lui-même sa propre caricature.»
L’immaturité apparente n’est pas seulement une faiblesse psychologique: elle devient une ressource communicationnelle. En occupant la position du provocateur, Trump brouille les frontières entre sérieux, ironie et mise en scène. Il neutralise en partie la critique, parce qu’il devient lui-même sa propre caricature.
La parole de Donald Trump est-elle devenue purement performative, plutôt qu’informative?
Oui, très largement. Pour reprendre une distinction proposée par le philosophe John Austin, un énoncé peut soit décrire le monde (la fonction constative ou informative), soit produire un effet par le simple fait d’être prononcé: promettre, menacer, ordonner, déclarer. C’est la fonction performative.
Or, la parole de Trump relève de plus en plus du performatif spectaculaire. Elle ne vise pas d’abord à informer sur l’état du monde, mais à produire un effet immédiat: mobilisation identitaire, pression sur les interlocuteurs, relance permanente du suspense. Le problème, c’est qu’à force de revenir sur ses ultimatums, ses engagements rhétoriques tendent à se vider de leur substance. Et lorsque le suspense devient un mode de fonctionnement, le choc cesse progressivement d’être un choc.
L’ambiguïté permanente est-elle devenue un outil de puissance?
Oui. L’ambiguïté stratégique consiste à produire un message volontairement ouvert à plusieurs interprétations. Et cela correspond très bien au registre trumpien. Une déclaration sur l’OTAN peut s’adresser simultanément aux alliés européens, à la base MAGA et aux adversaires géopolitiques. Aux premiers, elle dit: «Vous devez payer davantage». A la base MAGA, elle dit: «Je défends l’Amérique contre les profiteurs». Aux adversaires, elle envoie un signal d’imprévisibilité.
L’ambiguïté n’est donc pas nécessairement une hésitation. Elle peut devenir un outil de désorientation délibérée. On retrouve, sous d’autres formes, cette logique chez Poutine: maintenir l’adversaire dans l’incertitude, multiplier les signaux contradictoires, rendre le calcul stratégique plus difficile.
Mais l’ambiguïté a aussi ses limites. Côté européen, l’imprévisibilité américaine n’est plus seulement perçue comme un atout de négociation; elle devient un facteur de risque systémique. Elle pousse les Européens à renforcer leurs capacités propres et à penser davantage en termes d’autonomie stratégique, non par goût de l’indépendance abstraite, mais parce que la garantie américaine apparaît de plus en plus comme une variable politique plutôt que comme une certitude structurelle.
Les médias doivent (peuvent)-ils se détacher du déclaratoire de Donald Trump?
Oui. Ils le peuvent, et ils le devraient davantage. Les médias restent souvent pris dans le cadrage trumpien: chaque déclaration devient un événement autonome, commenté, vérifié, contredit, puis remplacé par la suivante. Or, ce fonctionnement réactif alimente précisément la mécanique attentionnelle de Trump. Il faudrait moins traiter ces déclarations comme de simples contenus informatifs et davantage comme des actes de communication: à qui s’adressent-elles? Quel affect mobilisent-elles? Quelle séquence médiatique déclenchent-elles? Quelle fonction remplissent-elles dans le storytelling présidentiel?
La même logique vaut pour les mèmes officiels de la Maison Blanche, qui fonctionnent comme des formes contemporaines de propagande visuelle: ils simplifient des réalités complexes, activent des affects, renforcent des identités, imposent des cadrages. Les traiter uniquement comme des contenus à valider ou à invalider, c’est déjà tomber dans le piège. Le détachement ne consiste donc pas à ignorer Trump, mais à déplacer la focale: ne pas seulement demander si ce qu’il dit est vrai, mais pourquoi il le dit, à qui il le dit, et quel effet il cherche à produire.
Quand Donald Trump parle de l’Ukraine, de l’Iran ou de l’Otan, les alliés et adversaires des Etats-Unis prennent-ils encore ses déclarations au sérieux?
Les alliés prennent Trump suffisamment au sérieux pour se préparer à devoir compter davantage sur eux-mêmes. Les adversaires, eux, prennent très au sérieux ce qu’il fait, mais de moins en moins ce qu’il dit. Or, pour une grande puissance, la dissuasion repose précisément sur l’alignement entre la parole et l’action.
Peut-on gouverner efficacement quand personne ne sait quelle déclaration représente réellement la position officielle?
C’est toute l’ambivalence du trumpisme. A court terme, oui, cette stratégie peut fonctionner. Le fameux «flood the zone with shit» (NDLR: inonder la zone médiatique avec de la merde) théorisé par Steve Bannon (NDLR: son ancien conseiller d’extrême droite) permet de saturer l’espace médiatique, de disperser les critiques et d’épuiser les capacités de réaction de l’opposition.
Mais gouverner ne consiste pas seulement à occuper l’attention. Il faut aussi être crédible. Lorsque personne ne sait vraiment quelle déclaration constitue la position officielle, l’incertitude finit par produire un effet inverse: les alliés attendent les actes, les adversaires relativisent les menaces et les marchés intègrent l’hypothèse du revirement. L’imprévisibilité peut être une ressource tactique. Lorsqu’elle devient un mode de gouvernement permanent, elle érode la valeur même de la parole présidentielle.

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