Présidentielle 2027 : les primaires sont-elles condamnées par la dictature des sondages ?

Entretien pour La République du centre publié le 7 juin 2026. Propos recueillis par Alexandre Charrier.

En état de mort cérébrale depuis plusieurs semaines, la primaire à gauche va-t-elle être débranchée ? Dans un geste désespéré, Olivier Faure a tenté de la réanimer cette semaine. Sans grand succès.

La nouvelle proposition du patron des socialistes, de plus en plus isolé au sein de sa propre famille : « une primaire en deux temps », soit un premier tour avec les candidats sociaux-démocrates, de Vallaud à Cazeneuve, puis un second avec le reste de la gauche, de Ruffin à Tondelier.

Une usine à gaz façon barrage de qualification à la Coupe du monde qui a suscité une quasi-unanimité contre elle. « Je ne comprends pas de quoi il s’agit, l’a taclé Raphaël Glucksmann, au micro de France info. J’étais opposé à la primaire. Là, au lieu d’une, on nous en propose deux. Je ne pense pas qu’après une primaire machine à perdre, deux ce serait une machine à gagner.

Machine à perdre

Comme François Hollande ou Jean-Luc Mélenchon, le leader de Place publique ne rate jamais une occasion de dire tout le mal qu’il pense de ce processus de sélection. Avec un sérieux atout dans sa manche : les sondages qui lui prédisent, avec une certaine constance, un score au-dessus de 10 % en cas de candidature à la présidentielle. Encore insuffisant pour espérer se qualifier pour le second tour. Mais assez dissuasif, espère-t-il, pour pousser ses adversaires à renoncer à leurs ambitions. Et à le soutenir.

Car si l’idée de la primaire divise, tout le monde est d’accord sur une chose à gauche : la multiplication des candidatures la condamnerait une nouvelle fois à regarder le second tour en simple spectatrice. L’œil rivé sur les enquêtes d’opinion qui doivent lui servir de rampe de lancement, Raphaël Glucksmann dit se donner encore « trois mois » pour décider s’il sera candidat.


Des candidats devenus des marques

À droite et au centre, même configuration, autour d’un trio Édouard Philippe, Gabriel Attal et Bruno Retailleau, bien conscient qu’il faudra, là aussi, se ranger derrière une candidature unique pour éviter de laisser le champ libre à un duel RN/LFI. Si des voix sont montées au créneau pour réclamer un vote des sympathisants (Wauquiez, Darmanin, Lisnard), les principaux concernés préfèrent laisser faire les sondages dans une sorte de primaire de l’opinion qui ne dit pas son nom. Après les échecs de Valérie Pécresse en 2022 ou Benoît Hamon 2017, la méthode dit beaucoup de la faillite des partis de gouvernement, désormais incapables d’imposer la légitimité de leur candidat.

« Auparavant, la primaire, c’était la promesse d’aboutir à une légitimité renforcée et à une dynamique de campagne, relève Nicolas Baygert, enseignant à l’IHECS à Bruxelles et Sciences Po Paris. Mais les derniers exemples ont surtout montré qu’elle pouvait approfondir les conflits internes. » Conséquence, « aujourd’hui, on a moins affaire à des candidats qui se vivent comme une émanation d’un collectif que de candidats qui développent, à travers leur micro-parti, une identité de marque. »

« Bulles médiatiques »

Des marques dont la valeur se mesure chaque semaine à la bourse des sondages. Alors participer à une primaire, « c’est prendre le risque de dévaluer son capital de marque », souligne l’auteur de Les Sondages comme outil de légitimation (du) politique. En clair, les « battus » des sondages peuvent espérer négocier un ralliement quand les perdants d’une primaire disparaissent immédiatement du jeu.

Plus qu’une bataille d’idées et de programmes, c’est donc à une guerre de « bulles médiatiques » à laquelle il faut s’attendre ces prochains mois, une « boucle d’auto-validation » dans laquelle les favoris des sondages s’assurent mécaniquement une place de choix en une des magazines ou sur les plateaux télé. Et dont l’exposition médiatique a toutes les chances, en retour, de faire grimper encore un peu plus leur cote. 

Revers de la médaille dans ce système de sélection : sans grand parti derrière eux, le capital de nombreux candidats reste extrêmement volatil.

« Sans base militante, ni élus locaux, ni ancrage territorial pour vous assurer un socle de voix et amortir le choc après un débat raté ou un brusque changement d’agenda international, des candidats comme Raphaël Glucksmann ou Dominique de Villepin peuvent décrocher brutalement », souligne Nicolas Baygert. Des avaries contre lesquelles un Jordan Bardella ou un Jean-Luc Mélenchon, candidats «naturels » de leur camp, sont mieux protégés.

« Un outil d’estimation, pas un oracle politique »

Ce danger d’un débat présidentiel réduit à une course de petits chevaux, les sondeurs en sont eux-mêmes bien conscients. Et refusent d’être placés en position d’arbitres. Ainsi dans une tribune au Figaro, le directeur général d’Ipsos, Brice Teinturier, n’a pas manqué de relever l’« affaiblissement » du politique dans cette pré-campagne et la fragilité du baromètre des intentions de votes pour légitimer ou non une candidature. « À quel moment établit-on et arrête-t-on cette mesure ? En novembre ? En décembre ? », s’interroge-t-il, se demandant quel écart serait suffisamment significatif pour imposer un candidat plutôt qu’un autre.

Car si elles sont rarement mises en exergue dans les médias – il faudrait en réalité afficher les scores sous forme de fourchette – les marges d’erreurs des sondeurs n’ont rien d’anecdotique. De l’ordre de 2 à 3 % pour un échantillon de 1.000 personnes interrogées.

« Si un candidat est donné à 18 % et l’autre à 20 %, ils sont en réalité indiscernables, résume Nicolas Baygert. On transforme un outil d’estimation statistique, avec sa part d’incertitude, en oracle politique. »

La photo est d’autant plus floue que la cristallisation du vote a tendance à être de plus en plus tardive. En 2022, 17 % des électeurs ont ainsi arrêté leur choix le jour même du scutin. Longtemps largués dans les sondages, Jacques Chirac ou François Hollande sont là pour rappeler qu’une campagne peut renverser bien des scénarios écrits à l’avance ?

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