Communication politique : les faits n’ont-ils plus d’importance?

Analyse parue (le 26 mai 2016) dans Le Soir, avec ma modeste contribution. Propose recueillis de Julien Vlassenbroek.

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© ROBYN BECK – AFP

Selon le véritomètre de Politifact, moins d’une déclaration sur dix de Donald Trump est vraie ou plutôt vraie. Pourtant, le milliardaire est aujourd’hui en tête des sondages en cas d’éventuelle présidentielle face à Hillary Clinton.

Selon un sondage Ipsos/Le Soir, une écrasante majorité de Belges (68%) est d’accord avec Jan Jambon sur le fait qu’une « partie significative de la communauté musulmane a dansé à l’occasion des attentats«  de Bruxelles. Ce qui est pourtant faux, on sait aujourd’hui que ces faits ne concernent que quelques individus radicalisés. Quelques individus sur près de 800 000 personnes, soit en aucune manière « une partie significative ». Autrement dit, 68% des personnes interrogées se disent d’accord avec une contre-vérité. Et la cote de popularité de Jan Jambon dans la Belgique francophone n’a jamais été aussi haute.

Sommes-nous dès lors dans une époque que l’on peut qualifier, comme le font certains médias américains, de « post-factuelle » ? Une époque où les faits ne comptent plus et où les responsables politiques ne doivent plus en tenir compte pour établir leur popularité?

Une première chose à préciser sans doute est que la notion de « fait » elle-même est encore plus difficile à établir en politique qu’ailleurs. « Un fait politique peut toujours être interprété comme un discours. La frontière entre le fait et le commentaire en politique est compliquée à établir« , précise John Pitseys, docteur en philosophie et chargé de recherches au CRISP.

Cela étant dit, les faits existent et il est un fait justement qu’une personnalité comme Donald Trump prend énormément de libertés avec ceux-ci dans ses discours, sans que sa popularité n’en pâtisse, au contraire. Or, prendre de la liberté avec les faits, pour le dire clairement, cela veut dire mentir.

Notre cerveau, la sincérité et l’exactitude 

John Pitseys y voit au moins trois explications à cela. La première est celle de l’exploitation d’un biais cognitif, à savoir un rapport pas toujours optimal de notre cerveau à la rationalité. En gros, nous avons tendance à privilégier l’information qui nous est la plus accessible – parce que cette information est nouvelle ou appelle une réponse urgente – au détriment parfois de celle qui nous permettrait de prendre la décision la plus ‘rationnelle’ ou la plus efficace « . « Si vous êtes dans un incendie et que vous avez un escalier face à vous, le cerveau va vous faire penser que la meilleur solution est de l’emprunter. Pourtant, la meilleure attitude à adopter est de s’enfermer dans une pièce aussi étanche que possible et d’attendre les secours. En descendant les escaliers, vous risquez l’intoxication« , illustre ce chercheur qui est aussi licencié en droit.

Quand Trump déclare qu’il faut interdire l’accès au territoire américain aux musulmans, c’est quasiment impossible à appliquer tel quel, cela ne règlerait rien au problème de la radicalisation endogène et c’est économiquement et politiquement contreproductif. Mais cela a le mérite d’offrir une « solution » immédiate, ou en tout cas une option perçue comme telle par certains, au problème du terrorisme djihadiste.

En outre, ce spécialiste de la communication politique note deux caractéristiques plus spécifiques au débat public actuel. Premièrement, l’association de la ‘sentimentalité’ à la ‘sincérité’. Les codes de communication politique font « assimiler l’intensité de l’expression avec la sincérité de l’émetteur: plus on s’exprime avec émotion ou brutalité, plus on va être considéré comme sincère« . Or qu’il n’y avait évidemment aucun lien automatique entre le fait de dire quelque chose très fort ou vulgairement et le fait d’être sincère. Reste que plus une information est exprimée avec intensité, plus elle sera perçue comme crédible.

Deuxième caractéristique du public politique de ce début de 21e siècle: la tendance à assimiler cette sincérité (perçue) avec de l’exactitude. « Si la personne qui parle dit ce qu’elle pense, qu’elle est sincère, on a tendance à croire que ce qu’elle dit est vrai. Or, il n’y a évidemment aucun lien entre le fait d’être sincère et de dire la vérité. Si l’on est mal ou pas informé sur un sujet, on peut tout à fait dire des contre-vérités totales en toute sincérité« . En résumé, dire ce que l’on pense ne signifie pas que ce que l’on dit soit exact. A l’inverse, ne pas dire ce qu’on pense ne signifie pas que ce que l’on dit soit faux.

Toujours est-il que Trump apparaît comme sincère et ‘sans filtre’ à ses supporters qui pensent donc qu’il dit la vérité, quelle que soit la réalité des faits.

Nouveaux codes médiatiques et nouveaux critères d’évaluation

Enfin et peut-être surtout, « Trump, avec son talent et sa compréhension des codes de la télé et des nouveaux médias, a fait basculer le débat public vers une confrontation davantage émotionnelle que rationnelle encore« , explique Nicolas Baygert, professeur de communication à l’Ihecs et à l’ULB. « Les critères d’évaluation basculent en partie de l’évaluation de la compétence et des prises de position vers la capacité à divertir. Avec la généralisation de ‘l’infotainment’, le citoyen devient un consommateur qui attend plus d’être diverti que d’être inondé de chiffres et de faits démontrés« , nous précise-t-il.

« Donald Trump est effectivement dans une dynamique communicationnelle dictée par des codes qui correspondent à ceux de la téléréalité« , confirme John  Pitseys.

Il relève notamment deux éléments majeurs de cette dynamique : « l’exaspération du stimulus et le culte de la transparence ». « L’exaspération du stimulus est le fait de dire de plus en plus de choses, de plus en plus fort et de plus en plus crûment. Le contraire de la langue de bois en quelque sorte. Le but est de distraire en permanence l’auditeur mais également de banaliser, à force de répétition et d’outrance, la teneur de certains propos« , explique le chercheur.

« Le culte de la transparence est le fait de considérer que tout peut, voire doit, être dit sans tabou. Dans le discours de Trump cela se manifeste dans le fait d’évoquer publiquement le physique de sa fille, de sa femme, de celles de ses adversaires ou la taille de ses parties intimes. Or, rien n’est plus mensonger que le mythe de la transparence  ce que montre Trump lui permet peut-être de faire l’impasse sur d’autres sujets moins à son avantage, mais plus pertinents pour le débat politique« , avertit John Pitseys.

Ce qui est, et ce que nous voudrions qui soit

Ces tendances expliquent donc en partie pourquoi des responsables politiques (ou des candidats responsables) peuvent continuer à engranger de la popularité tout en tenant des propos infirmés par les faits.

Pour résumer, Nicolas Baygert fait appel à Nietzsche qui écrivait: « il n’y a précisément pas de faits, mais que des interprétations« . Peu importe les chiffres, les études ou les faits démontrés, tout est sujet à interprétations et tout devient donc contestable.

Autre citation, de John Pitseys celle-là, qui permet de comprendre la logique derrière cette dynamique de communication: « il vaut mieux avoir tort avec Sartre, que raison avec Aron« , autrement dit le « réalisme » d’Aron apparaît moins séduisant que le « moralisme » de Sartre. Une déclaration peut avoir plusieurs fonctions: décrire des choses et donc exposer des faits, exprimer un sentiment ou justifier des conduites. Et le récepteur du message peut choisir d’adhérer à une phrase en dépit de sa fausseté, parce qu’il estime qu’elle correspond à sa vision du monde.

« Cela s’illustre dans le cas de la déclaration de Jan Jambon« , conclut John Pitseys. « La phrase de Jan Jambon n’a pas vraiment pour fonction de décrire un fait mais un sentiment partagé par de nombreuses personnes sur la place de l’islam dans la société belge et la suspicion qui pèse sur nos concitoyens musulmans. Dans cette perspective, le fait que la déclaration soit vraie ou fausse n’a pas réellement d’importance pour le récepteur du message, du moment qu’il est conforté dans ses convictions« .

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