Le look comme argument politique : une image soignée pour mieux régner

Interview croisée parue dans L’Avenir le 30 décembre 2017. Propos recueillis par Céline Demelenne.

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Loin du classique costume-cravate, les élus ont personnalisé leur image. En quelques années, le non-verbal est devenu un argument politique à part entière.

Qu’ils arborent une tenue décontractée ou fantaisiste, c’est indéniable: nos élus affichent une palette vestimentaire nettement moins codifiée qu’il y a quelques années.

Trop strict, le costume-cravate est désormais délaissé au profit de tenues moins formelles. Signe d’un lâcher-prise esthétique des politiques? Non, et c’est même tout le contraire, expliquent les spécialistes.

entre distance et similarité

Dans le courant du XXe siècle, les élus se présentaient presque exclusivement sous les traits de leur fonction, «mais aujourd’hui, il existe une tension très forte entre un principe de distinction et un principe de similarité, détaille Geoffrey Grandjean, professeur en sciences politiques à l’ULiège. Quand on observe le système représentatif, et notamment à l’échelon communal, on constate que l’homme politique doit à la fois apparaître comme une personne qui se situe au-dessus des citoyens, quelqu’un qui se distingue par sa fonctionEt en même temps, c’est un homme comme tout le monde. »

Ni trop proches, ni trop distants, les politiques doivent sans cesse jouer sur ces deux tableaux, y compris en matière vestimentaire.

L’impact des réseaux sociaux

L’émergence des réseaux sociaux a largement favorisé cette profusion d’images de soi. L’homme politique se présente dès lors sous différentes facettes, dans les sphères politique, professionnelle ou privée.

«La même personne peut se présenter avec ses attributs officiels: elle est prise en photo avec l’écharpe mayorale, devant la maison communale, etc. Le but étant de dire: “J’ai une fonction, et je symbolise cette fonction”. Et en même temps, elle peut se montrer en vacances ou en train de déjeuner quelque part. »

En clair, les élus utilisent ces réseaux sociaux, qui leur confèrent une maîtrise de l’image qu’ils renvoient.

Mais il y a un revers de la médaille. Selon Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’IHECS et à l’ULB, le politique ne dispose plus d’espace de relâche. «Vous êtes noté à tout instant, la tension reste permanente. Avec les réseaux sociaux, les citoyens ont introduit des réflexes de jugements d’autrui.»

Cette tendance à l’esthétisation de soi touche donc aussi nos représentants politiques, «qui n’échappent pas au phénomène de peopolisation».

L’originalité pour mieux régner

Entre décontraction et prestance, la pression de l’image ne s’arrête pas là. L’idéal étant de sortir de lot, pour rester dans la mémoire des citoyens. «L’idée, c’est de fixer un personnage dans l’imaginaire collectif des gens. Et de garder une continuité dans ce que l’on montre de soi.» Le parfait exemple? Elio Di Rupo et son nœud papillon.

En politique plus qu’ailleurs, l’apparence physique est tout sauf accessoire, «au point que le non-verbal devient aussi déterminant que le discours».

Humilité vestimentaire à la belge

La rhétorique de l’image fait désormais corps avec la politique, au point d’intégrer le discours des analystes. «En France, par exemple, on a beaucoup critiqué l’ancien président, François Hollande, en disant qu’il n’avait pas endossé l’habit présidentiel. Ces aspects font donc partie de la communication politique», souligne Nicolas Baygert.

Le manque d’étoffe, de capacité à incarner la fonction politique, peut être fatale pour certains élus. «On attend d’eux qu’ils aient une certaine prestance.»

Si la critique fuse de l’autre côté de la frontière, qu’en est-il chez nous? Sans angélisme, on peut considérer que la situation est quelque peu différente. «En Belgique, il y a l’obligation d’afficher une certaine humilité, une modestie vestimentaire. Les personnes qui feraient montre de trop d’apparat ne seraient pas bien vues.» C’est donc plutôt l’absence de réserve qui est incriminée. Nos politiques craignent d’ailleurs les procès en artificialité.

 

De ministre à bourgmestre, certains élus opèrent des changements de look non-négligeables. Une question de proximité.

Certaines tenues sont symboliques. Ainsi, vous vous souvenez peut-être du changement de look de Paul Magnette il y a quelques mois, lorsqu’il quittait son poste de ministre-président wallon pour reprendre sa fonction de bourgmestre de Charleroi. Jean, T-shirt et veston anthracite: la transition politique était aussi esthétique.

Avec quel message sous-jacent? Ce qui détermine cette évolution, amorce le politologue Geoffrey Grandjean, c’est le public auquel vous vous adressez. Quand vous êtes ministre-président wallon, vous êtes, en quelque sorte, le Premier wallon», ce qui implique une certaine prestance, et en même temps, une neutralité vestimentaire. Mais quand vous retournez au niveau local, le public est plus restreint, et c’est déterminant.»

Selon Nicolas Baygert, «il s’agit de manifester une proximité avec son fief. L’élu est chez lui, il n’est plus obligé d’entrer dans des habits artificiels pour représenter tous les Wallons.» Le spécialiste en communication politique prend également l’exemple d’Elio Di Rupo. «Lorsqu’il rentre à Mons, il revient aux fondamentaux. Il n’affiche plus forcément son costume-nœud papillon, qui est sa tenue de combat.»

Entouré de ses plus proches soutiens, dans sa ville, sa commune, l’élu est en territoire ami. «Son image en tant que bourgmestre est plus proche de la personne privée. »

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