La migration, symbole de dés-Union Européenne

Interview pour le magazine Moustique parue le 10 décembre 2018. Propos recueillis par Martin Monserez.

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Nations divisées, continent fragmenté. Alors que la Belgique était scotchée devant le feuilleton « Michel vs N-VA », plusieurs pays de l’UE avaient déjà fait une croix sur Marrakech. Inquiétant en vue des élections européennes ? Oui.

La Conférence de Marrakech expose une Europe coupée en deux sur la question migratoire. La Hongrie, l’Autriche, la République Tchèque, la Pologne, la Bulgarie n’ont pas embarqué pour Marrakech. L’Estonie et surtout l’Italie ont émis de franches réserves sur cet accord pourtant « non-contraignant ». Et même le Danemark et les Pays-Bas, pays jusque récemment réputés progressistes, ont annoncé qu’ils accompagneraient leur approbation du texte par une « explication de position ». À ce cortège, on peut encore ajouter la Suisse, état non-membre de l’UE, qui n’est jamais neutre en matière d’immigration.

À l’image de la N-VA en Belgique, ce sont souvent des forces politiques de droite ou d’extrême droite qui ont réussi, au pouvoir ou dans l’opposition parlementaire, à faire reculer tous ces pays. La perte de souveraineté, le sentiment d’insécurité et la préférence nationale forment un cocktail d’arguments écœurants mais efficace. À six mois des élections européennes, doit-on craindre qu’un tsunami extrémiste ne submerge le continent ?

Il semblerait que le virus identitaire gangrène chaque pays-membre de l’UE. Il y avait, bien sûr, le Rassemblement national (ex-FN) en France – dont la présidente Marine Le Pen était invité au parlement flamand ce week-end en compagnie de l’ancien conseiller de Trump Steve Banon par ses amis du Vlaams Belang – ou l’AfD en Allemagne, qui est devenu incontournable au Bundestag. L’Espagne, qui semblait jusqu’ici épargnée par le phénomène, a été contaminée récemment avec l’entrée fracassante du parti extrémiste Vox aux élections régionales d’Andalousie le 2 décembre dernier. Même en Scandinavie, pourtant symbole de consensus démocratique, les Démocrates de Suède (SD), formation d’extrême droite anti-immigration, nationaliste et europhobe a obtenu 17,5% des voix aux législatives en septembre…

Tsunami extrémiste aux européennes ?

Avec la Conférence de Marrakech, organisée 70 ans jour pour jour après la Déclaration fondamentale des Droits de l’Homme rédigée au lendemain de la Seconde Guerre Mondiale, l’idée d’une Europe unifiée et en paix semble plus compromise que jamais. Demain, le parlement britannique devrait se prononcer définitivement sur la sortie du Royaume-Uni de UE (bien que Theresa May ait annoncé cet après-midi que l’échéance pourrait finalement être reportée). Un « vote de la mort », comme l’ont baptisé certains médias locaux, qui pourrait en préfigurer d’autres sur le continent…

Faut-il s’attendre à ce que l’Union se désintègre de l’intérieur aux élections européennes de mai prochain ? C’est une hypothèse non négligeable. Pour éviter un exode des votes vers les extrêmes, les partis traditionnels doivent impérativement changer d’attitude envers les électeurs. Et vite. « Le principal problème actuellement, c’est la division manichéenne de la politique que défendent largement les partis traditionnels« , explique Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’ULB et à Sciences Po (Paris). « Les partis qualifiés d’extrémiste sont diabolisés comme l’incarnation du « mal ». Or, ils centralisent pourtant des attentes et revendications réelles d’une frange de la population. Une population qui ne se sent plus du tout entendue par les élus et se sent laissée pour compte. En France, les gilets jaunes incarnent parfaitement cette rupture avec les élites politiques. »

Le politologue explique que ce fossé entre le peuple et les élites politiques s’est creusé bien avant l’éclosion du mouvement, de l’élection de Trump ou du référendum sur le Brexit. « En Espagne, par exemple, l’émergence d’un parti comme Podemos au début des années 2010 est un autre exemple de rupture avec la particratie. Cette formation, qualifiée d’extrême-gauche, propose un agenda politique largement différent du parti Vox qui a récemment fait son entrée au parlement andalou. Leur système organisationnel est similaire, avec des idées qui remontent des électeurs de la base jusqu’au sommet incarné par les représentants au pouvoir. Ceux sont des partis populistes au sens propre, c’est à dire proche du peuple, qui se sent entendu et écouté. Si les partis traditionnels campent sur leurs positions moralisatrices sans prendre en considération les aspirations des citoyens, ils peuvent effectivement s’attendre à de prochaines déconvenues électorales. »

La semaine passée, l’Aquarius, dernier bateau humanitaire à secourir les migrants en Méditerranée, a jeté l’ancre. « Un jour noir pour l’Europe », a regretté Nelke Mander, directrice de Médecins sans Frontières… Et tout un symbole à quelques jours de la Conférence de Marrakech. Secouée par une tempête de vagues noires, l’Union européenne tangue dangereusement. Il faudra cette fois plus que des manoeuvres de vieux loups de mer pour maintenir le cap et empêcher le navire de couler.

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