«Le curseur du tolérable semble avoir été déplacé»

Entretien pour Le Soir, publié le 22 mars 2019. Propos recueillis par Maxime Biermé.

Nicolas Baygert, spécialiste de la communication politique, confirme une « radicalisation » des échanges dans la sphère politique. Selon lui, « le consensus à la belge, déjà moribond en 2014, semble bel et bien enterré ».

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Photo ©Nicolas Becquet

Nicolas Baygert, spécialiste de la communication politique (Ihecs, ULB et Science-po Paris), constate une radicalisation du débat public. « Quand on voit les exemples récents, on constate des règlements de comptes, du linge sale lavé en public. Le jeu paraît plus ouvert qu’avant. »

La Belgique n’est pas épargnée par la « trumpisation » des débats ?

Dans les démocraties européennes comme aux Etats-Unis, certaines limites ou interdits ont été franchis, comme les attaques ad hominem. Une stratégie consistera à mettre hors-jeu certains acteurs politiques, les sortir de la zone de respectabilité démocratique comme lorsque Didier Reynders évoque l’inculpation de Joëlle Milquet. D’autres s’accuseront de tomber dans « le populisme ». On se souvient du clash entre Benoît Lutgen et Ecolo. Le cordon sanitaire offre enfin l’avantage du lacet étrangleur. Une « guerre de tous contre tous » dans laquelle tous les coups semblent permis pour décrédibiliser, voire excommunier, l’adversaire. Le curseur du tolérable ou de la bienséance politique semble avoir été déplacé.

Comment voyez-vous les prochaines semaines ?

On peut imaginer s’enfoncer dans cette voie de la foire d’empoigne, le temps de la séquence électorale durant laquelle chaque candidat désire évidemment se faire entendre. Avec, cette fois-ci, l’autorisation de tirer à vue sur ses adversaires, voire sur des concurrents au sein de sa propre formation politique. On frappe l’adversaire là où ça fait mal. Une stratégie de l’outrage, telle qu’observable chez Trump, en campagne permanente depuis son élection. Pourtant, en Belgique, les mêmes acteurs qui s’invectivent aujourd’hui devront se mettre autour de la table au lendemain de l’élection pour trouver une majorité viable. Une réalité de notre système politique que contredit également l’inflation des « exclusives », déjà constatée lors des scrutins précédents : « Jamais avec la N-VA, les socialistes ou les libéraux. » On rappellera que l’électeur devra quant à lui rester spectateur durant cette phase de négociations mal embarquée.

La campagne communale violente à Anvers annonçait-elle une tendance globale en Belgique ?

C’était un avant-goût de cette dramatisation des enjeux et des rapports entre partis. Notre culture politique évolue. Le consensus à la belge, déjà moribond en 2014, semble bel et bien enterré. On se rapproche de pratiques démocratiques observables chez nos voisins français. On a bien vu l’intérêt des citoyens et des médias pour la présidentielle de 2017, aux échanges plus riches et plus vifs. Or, cette « reconflictualisation » du paysage politique belge exige un nouveau contrat oratoire. Il faut sortir d’une verve moralisatrice souvent stérile, trempant dans les lieux communs. Je prône l’instauration d’un « gentlemen’s disagreement » : la possibilité de s’opposer sans s’étriper ; une nouvelle culture du dissensus à la belge.

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