Le cordon sanitaire médiatique est-il encore utile face à l’extrême droite ?

Interview pour le magazine Moustique parue le 9 janvier 2020. Propos recueillis par Martin Monserez.

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Les discours populistes circulent et se propagent librement sur les réseaux sociaux, avec les résultats électoraux qu’on connaît… Faut-il laisser ceux qui les véhiculent s’exprimer dans les médias traditionnels pour mieux les contrer ?

Les responsables des partis politiques francophones ont encore du mal à digérer. Non, pas les restes des repas de fêtes, mais cette fameuse interview croisée de Peter Mertens et de Tom Van Grieken, parue dans De Zondag (hebdo dominical du groupe Roularta) fin décembre. C’est surtout la photo qui illustre l’article, où l’on voit les deux présidents de partis poser fièrement dos-dos, qui a dû mal à passer. La plupart des gens n’ont d’ailleurs pas pris la peine de lire l’article avant d’éructer… Côté flamand, l’histoire appartient à la décennie passée. Mais côté francophone, où sévit toujours le sacro-saint cordon sanitaire, on tire la gueule.

Dans Le Soir, le porte-parole du PTB Raoul Hedebouw a fait savoir combien il en avait marre de cette polémique, rappelant qu’au Nord le fameux cordon sanitaire médiatique a disparu depuis longtemps et qu’il est nécessaire de combattre l’extrême-droite « au corps à corps (avec des arguments politiques) partout où elle existe » et peut s’exprimer. Dans son édition de ce jeudi, le quotidien a sondé différents représentants du monde politique francophone dans ses pages en leur posant la question : « Faut-il débattre avec l’extrême-droite ? » Et les réponses étaient plus nuancées qu’on aurait pu le penser au premier abord. Oui, ouvrir la porte des médias traditionnels à l’extrême-droite c’est prendre le risque de propager un discours problématique dans le débat démocratique, mais c’est en même temps l’occasion de démonter ses incohérences et solutions simplistes avec de vrais arguments politique sur la place publique (et Jean Faniel, directeur du Crisp, de rappeler en exemple le débat télévisé entre Emmanuel Macron et Marine Le Pen entre les deux tours de la dernière élection présidentielle en France).

Pour cela, il faudrait donc couper ce fameux cordon sanitaire médiatique. Mais osons poser une question qui fâche: à part sa fonction symbolique, celui-ci a-t-il encore une réelle efficacité aujourd’hui alors que les formations politiques peuvent cibler les citoyens via d’autres canaux de communication que les médias traditionnels ? « C’est facile aujourd’hui pour des formations d’extrême-droite de cibler des catégories d’électeurs qu’ils veulent séduire. On l’a vu aux élections fédérales, avec la campagne du Vlaams Belang sur les réseaux sociaux« , rappelle Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’IHECS, à l’ULB et à Sciences Po (Paris). « Il n’empêche que la télévision reste le média de légitimation de la parole politique. Ne pas avoir y accès est un gros déficit pour les partis qui perdent en visibilité, en notoriété et en crédibilité. »

Victimisation et performance

Un manque de visibilité face auquel les formations d’extrême-droite ont adopté une stratégie : celle de la vie victimisation en retournant cette ostracisme médiatique à leur avantage en le dénonçant comme… non-démocratique. « Le cordon sanitaire marginalise effectivement les opinions de l’extrême-droite. En contrepartie, le risque est que ceux qui les défendent peuvent aller se réfugier dans une forme de médiatisation alternative qui elle-même dénonce les médias mainstream« , explique le spécialiste. « Après son passage dans l’émission de la VRT « Panorama » (sur les actions racistes de son association Schild en Vrienden, NDLR), Dries Van Langehove, devenu depuis une star du Vlaams Belang, avait publié dans la foulée sur YouTube une vidéo didactique sur le framing discrétionnaire qui est apposé sur la parole du Vlaams Belang dans ce média flamand. Il y a effectivement une forme de discipline, de pédagogie qui a été choisie par la VRT pour parler du Belang, et on ne peut pas taxer le service public de complaisance à son égard… Van Langenhove a voulu dénoncer ce comportement comme une forme de censure qui ne serait pas légitime. Les journalistes flamands doivent se posent la question de savoir s’ils ne sont pas en train de donner raison à cette stratégie de victimisation adoptée par le VB. »

Parallèlement à la télévision, l’expert en communication affirme que la communication du Belang va continuer à grandir et à se perfectionner en dehors de cette médiatisation mainstream. Tandis que les médias, eux, auront plutôt tendance à perdre en crédit dans certains pays lorsqu’ils pratiquent une sorte de censure ou de pré-configuration du choix électoral, quitte à servir la cause de leur opposant ! Le cas de CNN dans l’élection de Donald Trump est un cas d’école. Que faudrait-il faire alors ? Mettre les candidats d’extrême-droite sur le même pied que n’importe quel adversaire politique ? « Beaucoup de travaux ont été menés, notamment en France sur le Front National où on a vu que cette formation, par sa posture et son discours qui sont très médiagéniques, passent mieux à la télévision que les partis traditionnels… Leurs représentants ont tendance à devenir ce que appellent des « bons clients » une fois qu’on leur donne de la visibilité. Ils sont dans une sorte de performance et ont tendance à éclipser rapidement les représentants des partis traditionnels, plutôt ennuyeux … ça aussi c’est un danger !« , conclut Nicolas Baygert.

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