L’homme le plus clivant de Belgique

Participation à ce papier sur Georges-Louis Bouchez paru dans le Trends-Tendances du 27 mai 2021. Propos recueillis par Christophe de Caevel.

Peut-on être à la fois un tweeteur compulsif et un président de parti? Georges-Louis Bouchez bouscule les codes de la vie politique belge. A toute allure. Et tant pis s’il agace encore plus de monde qu’il n’en séduit.

A lui seul, il doit poster plus de tweets que tous les présidents de parti francophones réunis. En quelques heures, on a lu Georges-Louis Bouchez dénoncer les penchants communautaristes de la gauche, défendre l’accord gouvernemental sur les voitures de société, répliquer plus ou moins sèchement à des commentaires et retweeter des dizaines et des dizaines de messages. Il a un avis sur tout, le donne sans détour et n’hésite pas à répondre en direct à ses contradicteurs, anonymes ou pas. Cette omniprésence et la tonalité de celle-ci tranchent avec les habitudes plus ou moins policées du monde politique, ce qui lui vaut cette image de personnalité très clivante. Correspond-elle à la réalité? 

Le changement de tonalité n’a pas attendu la présidence de Georges-Louis Bouchez, il s’est opéré en 2014 sous la coalition suédoise. » Nicolas Baygert (Ihecs)

Les innombrables prises de position du président du MR ont suscité des remous, parfois très vifs et pouvant s’immiscer jusqu’à la tribune du Parlement. Mais, jusqu’à présent, elles n’ont pas conduit à de vraies fractures. « Il ne cherche pas la provocation pour la provocation, il exprime des opinions et les défend, analyse Emmanuel Goedseels, partner au bureau de relations publiques Whyte Corporate Affairs. Il prend des positions très claires, sans peur des retours de flamme. Je trouve cela courageux en fait. » « A une époque où l’on ne veut plus de discours trop formatés, il arrive avec une communication sincère, sans langue de bois, ajoute Ermeline Gosselin, de l’agence de conseil en stratégie et communication Gosselin & de Walque. Tant qu’il parvient à doser et à éviter de tomber dans l’excès, c’est positif pour lui. » 

En ce sens, c’est moins le fond des interventions qui bouscule le jeu de quilles, que leur abondance et leur tonalité très assertive. Cette communication correspond à de nouveaux codes, en Belgique et ailleurs. On constate d’ailleurs que d’autres jeunes présidents de parti, tels Conner Rousseau (Vooruit) ou Rajae Maouane (Ecolo), évoluent dans un registre similaire, sans toutefois le pousser aussi loin que le président du MR. Mais ne généralisons pas: quelqu’un comme Thomas Dermine, secrétaire d’Etat à la Relance (PS), pourtant de la même génération, en reste largement aux codes classiques de la communication politique. Les deux mondes coexistent et cela nous vaudra sans doute encore pas mal de frictions dans les années à venir.

Cliver pour masquer ses faiblesses 

« Le changement de tonalité n’a pas attendu la présidence de Georges-Louis Bouchez, il s’est opéré en 2014 sous la coalition dite ‘suédoise’, observe Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’Ihecs et à Science Po Paris. Nous avons vu alors des attitudes très agressives, auxquelles le public belge était peu habitué, contre cette majorité atypique. Cela a encouragé une radicalisation du discours politique et des personnalités comme Georges-Louis Bouchez se sentent à l’aise dans ce registre. » Quand elle évoquait « le bruit des bottes » pour tancer les amitiés douteuses des ministres N-VA, la socialiste Laurette Onkelinx faisait donc aussi germer le profil du futur président du MR… 

Battons d’ailleurs en brèche une idée reçue: cette abondance de bruit médiatique ne sert pas à masquer des lacunes idéologiques. « Au contraire, de par son hyper- présence, Georges-Louis Bouchez affirme ses positions sur tous les sujets et il évolue vite en fonction des commentaires, analyse le politologue Pascal Delwit (ULB). Il montre clairement un certain corpus libéral-conservateur, tant sur le terrain socioéconomique que sur les questions de société. Il s’inscrit dans le registre law & order, comme on le voit avec sa défense de l’action des forces de police. » « Cela fait maintenant quelques années qu’il est là, ajoute Ermeline Gosselin. Cela ne pourrait pas fonctionner dans la durée sans une certaine authenticité. S’il n’était pas sincère, il ne parviendrait pas à convaincre longtemps. » 

Plus on s’exprime, plus on lasse. Ce mode de communication n’est pas tenable sur la longueur. » Emmanuel Goedseels (Whyte Corporate Affairs)

Sa colonne vertébrale idéologique, le président du MR l’exprime dans de longues interviews politiques, comme il l’a fait récemment dans Le Soir sur le port des signes convictionnels. « Il se prête à l’exercice avec un certain talent, de belles punchlines, reprend Nicolas Baygert. On attend d’un président de parti qu’il trace un cap, une feuille de route. Georges-Louis Bouchez maîtrise parfaitement cela. Il l’a montré avec des discours sur le libéralisme ou, par opposition, lors de débats avec le PTB. Le risque pour lui, c’est que cette parole politique perde de son caractère solennel à force d’être diluée dans des formats plus ludiques pour les réseaux sociaux. » 

Pour l’heure, le président du MR parvient à maîtriser les codes des différents canaux d’expression. Son usage intensif des réseaux sociaux, depuis de longues années maintenant, lui a permis de bâtir sa notoriété et d’accumuler du capital sympathie auprès de différents publics. « C’est très intéressant de regarder comment il parle à ces différents publics à travers différents médias, souligne Ermeline Gosselin. Sur Twitter, où il s’adresse au microcosme, il sera plus agressif ou assertif. On aime ou on n’aime pas, mais il assume et cela renforce sa notoriété. Sur Facebook ou Instagram, il sera plus empathique. » Le MR, à nouveau avec le PTB, est le parti francophone qui consacre le plus de moyens à développer sa présence sur les réseaux sociaux. Il faut peut-être y voir l’influence de la France – vers laquelle Georges-Louis Bouchez regarde souvent – où ce terrain a été largement abandonné à l’extrême droite. Une erreur que le MR, dont l’une des forces est de n’avoir aucun vrai concurrent sur sa droite, ne souhaite pas commettre. 

Cliver pour bouger le cadre 

« Je ne dis pas que tous les politiques vont soudain lui ressembler mais je pense que Georges-Louis Bouchez a fait évoluer le cadre de la communication politique, analyse Emmanuel Goedseels. Des choses qui semblaient difficiles ou interdites il y a quelque temps ne le sont plus car des personnalités comme lui ou comme le président de Vooruit Conner Rousseau ont fait bouger le cadre. Comme Michel Daerden l’avait fait bouger à l’époque, avec des attitudes qu’on n’attendait pas. Nous, francophones, nous sommes habitués au style énarque. » Certains auront peut-être un peu de mal à exister dans ce nouveau cadre et c’est tout bénéfice pour la génération montante. L’austère ministre de la Santé Frank Vandenbroucke apparaît ici comme le parfait contre-exemple. Et pourtant, si ce dernier a ses adversaires, il a aussi de nombreux partisans, nous indiquent les récentes enquêtes de popularité. « C’est vrai, mais lui est sur le sujet du moment, nuance Emmanuel Goedseels. Sans le covid, je ne suis pas sûr qu’on parlerait beaucoup du ministre de la Santé. » 

Les autres partis doivent évidemment s’adapter à ce nouveau cadre. Et ils le font. Pascal Delwit note ainsi que le PS et Ecolo ont modifié leur approche de la gestion de la crise sanitaire. Pour ne pas laisser le champ libre au seul MR, ils ont formulé des demandes plus explicites de réouvertures avant les derniers comités de concertation. « Pour moi, c’est un effet direct de la stratégie de Bouchez », estime le politologue. Emmanuel Goedseels relève toutefois un joli paradoxe: cet homme qui veut balayer les codes est totalement retombé « dans la mécanique des appareils de parti » au moment de désigner ses ministres. Or, la désignation des ministres, c’est « LA » prérogative d’un président de parti… 

Il ne faut jamais sous-estimer, dans la politique belge, l’importance des relations interpersonnelles. Or, l’accumulation des déclarations crée beaucoup de crispations, de tensions. » Ermeline Gosselin (Gosselin & de Walque)

Cliver dans un système proportionnel 

C’est l’une des particularités du système proportionnel: vos adversaires de campagne seront vos partenaires de gouvernement. Cela conduit souvent les dirigeants à ménager la chèvre et le chou, pour ne pas se fermer des portes de négociation. Souvenons-nous, par exemple, de Paul Magnette qui, avant le scrutin de 2014, avait réussi à pousser tous les partis francophones à exclure d’avance toute alliance avec la N-VA, sans jamais le faire explicitement lui-même. D’où cette accusation de « menteur » qui a ensuite collé aux basques de Charles Michel durant toute la législature du gouvernement MR/N-VA. 

Georges-Louis Bouchez ne semble manifestement pas trop se soucier de ménager la chèvre et le chou. Son langage sincère et direct séduit peut-être les internautes, et il apporte de l’oxygène dans le débat politique. Mais l’omniprésence du président du MR irrite ses collègues, même si, à ce stade, aucune des polémiques suscitées par ses prises de position n’a vraiment dégénéré. « L’accumulation des déclarations crée beaucoup de crispations, de tensions au sein de la scène politique, constate Ermeline Gosselin. Il ne faut jamais sous- estimer, dans la politique belge, l’importance des relations interpersonnelles. » Quand Georges-Louis Bouchez a parlé d’un « triple échec » lors du troisième confinement, en mars dernier, ses partenaires de la Vivaldi ont déploré un manque de solidarité gouvernementale. Lui, il tient à distinguer le rôle des ministres, qui défendent un compromis, et des présidents de parti, qui rappellent la ligne politique et ce qu’ils feraient s’ils disposaient d’une majorité absolue. Une posture délicate mais potentiellement plus séduisante que la défense d’un consensus, immanquablement qualifié de « mou ».

l’opposition, doivent alors se dire ses homologues. Encore faut-il trouver des alternatives mathématiques, tenant compte que l’extrême droite et l’extrême gauche pèsent 30 sièges sur 150. « Dans un paysage politique très fragmenté, on est vite incontournable, précise Pascal Delwit. C’est vrai pour le MR de Georges-Louis Bouchez comme pour le PS et même peut-être Ecolo. » Le président du MR peut dès lors multiplier les sorties afin d’orienter l’agenda politique et gouvernemental, quitte à agacer ses partenaires. Or, la gestion de l’agenda, c’est l’une des armes les plus précieuses en politique. 

Cliver dans son propre parti 

Depuis la formation du gouvernement fédéral, les sorties de Georges-Louis Bouchez coïncident souvent avec celles de son rival pour la présidence du MR, Denis Ducarme, ancien ministre des Classes moyennes et grand défenseur de l’horeca et des salons de coiffure durant toute cette crise. Le côté clivant de Georges-Louis Bouchez se manifeste donc aussi dans son propre parti. Son siège a même vacillé lors du casting ministériel, qui faisait perdre son mandat à la ministre wallonne Valérie De Bue et ne respectait dès lors pas l’obligation de parité. Depuis, le tonitruant président est officiellement encadré par un comité des sages. Mais, convenons-en, cet encadrement ne paraît pas très contraignant. 

Tournons-nous ici vers des spécialistes du leadership pour analyser le fonctionnement de celui qui est, en quelque sorte, le CEO du MR. « Un bon leader, c’est par nature quelqu’un qui dérange, insiste Filip Grisar, coach en entreprise (Quantum) et auteur du livre De la conserve à la haute mer. Il dérange parce qu’il ose poser les vraies questions, sans caresser tout le monde dans le sens du poil. » Cela correspond a priori à un Georges-Louis Bouchez qui, on vient de le rappeler, n’a pas que des amis dans son parti (même s’il a décroché la présidence avec plus de 60% des voix au second tour). « On a essayé de le déstabiliser à plusieurs reprises mais pas de le destituer, constate Filip Grisar. Parce que ses troupes lui reconnaissent, je crois, un certain leadership. » 

Un bon leader, c’est par nature quelqu’un qui dérange, parce qu’il ose poser les vraies questions, sans caresser tout le monde dans le sens du poil. » Filip Grisar, coach en entreprise (Quantum)

L’expert dresse un parallèle entre la promotion de Georges-Louis Bouchez et la vie des cadres d’entreprise. « Avant, on grimpait échelon par échelon, à l’ancienneté, poursuit-il. Aujourd’hui, on voit de plus en plus de cadres propulsés très vite très haut, tout simplement parce qu’on estime qu’ils ont les qualités requises pour faire évoluer leur entreprise. Ces jeunes n’ont pas les mêmes codes, les mêmes usages que leurs aînés. Je pense que Georges-Louis Bouchez incarne cette nouvelle réalité dans le monde politique. » 

Mary Pitsy, de l’agence éponyme de recrutement, voit aussi le président du MR s’inscrire dans cette évolution vers une demande de parole vraie, dégagée de la langue de bois. « Pour l’instant, c’est lui, lui, lui, pointe-t-elle toutefois. Il sera un vrai grand leader s’il parvient à faire grandir des gens autour de lui, à les élever. » Dans son besoin de bâtir sa notoriété et sa crédibilité, Georges-Louis Bouchez monopolise l’essentiel du temps de parole libéral. « La focale est sur lui, il efface en partie les Wilmès, Borsus ou Jeholet, estime Pascal Delwit. Dans les autres partis, j’ai l’impression que les rôles sont mieux partagés. » 

Cliver dans la durée 

Nos interlocuteurs sont unanimes: l’hyper-présence de Georges-Louis Bouchez n’est pas tenable dans la durée. Parce que ses « camarades » de parti réclameront de l’espace, parce que ses partenaires s’énerveront. Parce que, surtout, le public aura envie de passer à autre chose. « Plus on s’exprime, plus on lasse, affirme Emmanuel Goedseels. Même si on est très doué, on ne peut pas être génial tout le temps, sur tous les sujets. Progressivement, les gens se lassent, il y a moins d’interactions. Le danger alors, c’est d’aller plus loin pour retenir son audience et de commettre l’accident fatal, la parole de trop, qui vous fera définitivement chuter. Pour moi, on ne peut pas tenir cinq ans en agissant de la sorte. »

Le consultant ose la comparaison avec le leader de la France insoumise Jean-Luc Mélenchon qui, comme Georges-Louis Bouchez, a le verbe haut et le discours parfois très acerbe envers les journalistes. Le personnage a cependant fini par prendre le pas sur l’homme politique et, dit Emmanuel Goedseels, « aujourd’hui, Mélenchon n’amuse plus personne ». « Ce mode de communication n’est pas tenable sur la longueur, avec autant de prises de parole, dit-il. Georges-Louis Bouchez a émergé à un moment où le citoyen et les médias en avaient assez des discours policés et formatés. Il a secoué utilement le cocotier mais, à un moment, pour durer, il sera obligé d’évoluer vers un autre registre, un autre type de communication. » 

Mary Pitsy est convaincue que ce registre de l’avenir devra apporter une plus grande attention à l’humain et que Georges-Louis, avec son contact franc et facile, est taillé pour cela. « Nous avons passé des mois en Teams, en Zoom, en click & collect, nous avons besoin de remettre l’humain en avant, conclut-elle. Le leader de demain, c’est celle ou celui qui pourra prendre ce cap. Quand je vois le président du MR au contact des citoyens, j’ai l’impression qu’il est taillé pour cela. » 

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