Lady Gaga, une esthétique de la copie

Une analyse parue dans Libération, le 20 avril 2011. Celle-ci fit également l’objet d’une séquence de l’émission « On va s’gêner », le même jour :

Lady Gaga s’inspirant, entre autres, des looks de la chanteuse Madonna.

Le phénomène Lady Gaga représente pour bon nombre d’observateurs le signe ultime d’une civilisation en panne de créativité, un phénomène commercial misant sur l’oubli consubstantiel des masses allaitées au prêt à jeter. Mais est-ce vraiment le cas ? Créature symptomatique de notre époque, Lady Gaga surfe sur l’air du temps – un air du temps saisi commedigestdes temps passés, un syncrétisme culturel sauvage et sans limite. Un remâchage de déjà-vu amenant son lot de suspicions à chaque nouvelle sortie de single de l’artiste. Elle a été accusée de plagiat en 2009 par la chanteuse irlandaise Roisin Murphy, son dernier morceau, Born This Way, choque à nouveau par des sonorités rétro, évoquant Express Yourself et Vogue de Madonna, sortis il y a plus de vingt ans.

Sur le Web, plusieurs blogs décortiquent le phénomène. La recette pas secrète : copier le look de stars pop rock connues pour leur excentricité (Madonna, Marylin Manson, Christina Aguilera ou Britney Spears). Une dynamique implacable dans laquelle Lady Gaga semble perpétuellement innover : un «melting-pop» fonctionnant selon le principe du recyclage musical et vestimentaire de gloires passées. Dans un contexte où l’original est inlassablement remplacé et immédiatement oublié, le retour de l’identique apparaît comme l’unique vraie révolution. Hormis des capacités vocales indéniables, Lady Gaga est donc ce pantin malléable, capable d’endosser n’importe quelle tenue et de redonner une nouvelle virginité à des succès datés.

Fille d’un entrepreneur du Net, elle est également la réponse de l’industrie musicale face à la nouvelle donne 2.0. D’après Tom Corson, vice-président de RCA Music, cité récemment par le Wall Street Journal, Lady Gaga représente un «Full Multimedia Package» : du sur mesure pour un autoréférencement sans fin. A 25 ans, la chanteuse américaine constitue à elle seule un concentré de «post-postmodernisme», voire reste sa plus fidèle représentante. L’acte de décès du postmodernisme remonterait en fait à la fin des années 90. Ainsi, dans une société dominée par l’hyperconsommation et portant les stigmates de la digitalisation des contenus, l’idée traditionnelle de propriété intellectuelle se voit considérablement perturbée ; les nouveaux consommateurs de contenus culturels trouvant dans le Web 2.0 un terrain de jeu infini.

Alors que le philosophe Jean-François Lyotard voyait la «postmodernité» comme une incrédulité envers les métarécits, donnant par la même occasion à la Génération X son cogito ergo sum, pour Gilles Lipovetsky, le «post» traduisait encore cette attention particulière portée aux différentes formes de passés, et suggérait que quelque chose avait disparu. On s’inspirait de manière anarchique d’un original galvaudé et sorti de son contexte. Jusqu’ici, rien de nouveau depuis la critique de Walter Benjamin, pour qui la reproduction de l’objet d’art parvenait déjà à standardiser l’original.

Mais, à l’ère du post-postmodernisme, l’échantillon authentique est rayé de la mémoire, restent des duplicata éternellement réinterprétés dans un cycle autoréférentiel constant. Au kaléidoscope des authenticités réinvoquées de manière chaotique suivrait, par conséquent, l’éviction de l’authentique. Ou, pour le dire autrement, après le big-bang du postmodernisme, correspondant à l’explosion du corpus référentiel, survient le «Big Crush» du post-postmodernisme. On retiendra donc que ce dernier désigne l’entrée dans une ère culturelle marquée par la primauté de la copie sur l’original. Avec une Lady Gaga clamant à longueur d’interviews son admiration pour Andy Warhol, chantre de la photographie sérigraphiée et du stéréotype pop art, la boucle semble bouclée.

On affirmera dès lors que Lady Gaga est dans le vrai : la reproductibilité est notre «éternel retour», la copie, notre vérité, bien plus que la finitude figée des palais datés de Venise. La copie supplante l’authentique, tel un Versailles requinqué ; un palais qui, sous l’impulsion de l’ancienne ministre de la Culture, Christine Albanel, fut, selon les critiques, transformé en un Disneyland offert en pâture au secteur privé – un site redoré pour, avant tout, mieux correspondre à l’imaginaire touristique.

Remakes et has been remis au goût du jour, le post-postmodernisme suggère un rapport figé aux signifiés. Un principe d’autosimilarité trouvant en Lady Gaga son expression contemporaine.

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