Courrier suspect chez Francken: les réseaux sociaux exposent-ils les politiques à davantage de menaces?

Entretien paru dans Le Soir le 2 janvier 2019. Propos recueillis par Lorraine Kihl.

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Theo Francken a reçu un courrier suspect, rempli de poudre. Pas la première fois que l’ex-secrétaire d’Etat, star de Twitter et Facebook, fait l’objet de menaces.

La maison de Theo Francken a été placée en quarantaine pendant plusieurs heures lundi, après que le député N-VA a découvert de la poudre suspecte dans une lettre qu’il avait rapportée du bureau. « Ceci n’est pas agréable, a rapidement réagi Theo Francken dans une vidéo postée sur Facebook. J’ai des jeunes enfants, c’est trop lourd. On crée la haine, on me dépeint comme un soldat nazi avec un fusil dégainé, comme l’ont fait Groen, les jeunes de Groen et d’Ecolo. Et cela continue encore et ils pensent pouvoir tout se permettre. Ils sèment la haine de cette façon. Et puis vous obtenez des gens qui sont fous et qui font des choses folles. » Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’ULB, l’Ihecs et Sciences Po, analyse les risques inhérents à une stratégie de communication directe via les réseaux sociaux.

Nicolas Baygert, professeur de communication politique.
Nicolas Baygert, professeur de communication politique. – D.R.

Ce n’est pas la première fois que Theo Francken est pris pour cible, que ce soit via des lettres suspectes ou du harcèlement. Le fait qu’il soit la personnalité politique la plus présente et la plus influente sur les réseaux sociaux joue un rôle ?

Il y a bien sûr cet élément, mais il faut aussi prendre en compte le portefeuille dont il avait la responsabilité. La migration est une thématique hautement polémique et la façon dont il a mené son action a accentué cet aspect-là. Outre le fait qu’il était exposé à toute une série de réactions, il n’a pas toujours choisi la voie diplomatique. Son style de communication fait qu’il ne laisse personne indifférent. Il cherche à incarner une ligne politique lisible, facile à comprendre. Il fait preuve d’une certaine intransigeance et affiche cette volonté de ne jamais plier, jamais poser un genou à terre. Theo Francken a opté pour une stratégie de communication directe avec son électorat : sans intermédiaire, en supplantant les relais journalistiques.

Cette communication directe et permanente – la vidéo à la maison devant le faux feu de cheminée – donne l’impression que ce n’est pas un homme politique d’envergure nationale mais notre échevin, notre voisin. Cela ne risque-t-il pas de fausser le rapport des gens au personnage public ?

On peut parler d’un simulacre de proximité. Mais je pense qu’il y a vraiment une volonté d’entretenir une relation directe et continue avec son électorat, il utilise d’ailleurs plutôt le terme de « followers » ou « volgers ». Cela fait penser au compte Twitter de Salvini qui alterne aussi vidéos sérieuses et témoignages sur son quotidien, son intimité visant à nourrir en continu et à fidéliser une audience. Dans ce qui s’apparente à une stratégie de marque, on est dans un rapport à soi,contribuant à gommer la différence entre vie publique et vie privée. Theo Francken entretient d’ailleurs l’amalgame dans sa vidéo, où l’on comprend d’abord que la lettre a été adressée à son domicile alors qu’elle venait de son bureau. Ce rapport entre Francken et sa communauté, ses followers, a quelque chose d’intense. Mais cette communication impulsive peut exacerber les réactions et amener à des frictions. Contrairement à d’autres, il n’est pas systématiquement dans la victimisation mais propose de temps en temps des piqûres de rappel sur le thème : « Voilà les attaques auxquelles je suis en permanence confronté. » On a vu qu’il avait rappelé à l’ordre certains partis et la presse qui contribueraient à la diabolisation de son personnage. Il y a là encore une volonté de reprise en main de son propre récit politique. Il y a bien sûr des écueils liés à cette forme d’automédiatisation, d’exhibition tactique permanente.

On dirait la description d’une star de téléréalité.

C’est comparable. On observe une homogénéisation des pratiques de maintenance d’une communauté de fans aussi bien chez les politiques que chez les vedettes du football. L’objectif est de donner cette illusion de connectivité, de proximité inégalée. Ainsi, la promesse de démocratisation du rapport à l’autre fonctionne également pour le politique. Outre Theo Francken, on peut citer Matteo Renzi, Matteo Salvini ou Justin Trudeau. Cet usage stratégique de la transparence rapproche du concept « d’extimité » développé par le psychiatre Serge Tisseron : le besoin de faire entrer sa vie privée en résonance avec une forte audience pour susciter l’empathie. C’est une pratique communicationnelle censée humaniser le personnage pour ramener du pathos, de l’émotionnel dans la mission politique.

Cette tendance risque-t-elle d’avoir un impact sur la sécurité des personnes publiques ?

Oui, pour des raisons qui sont d’abord techniques. La géolocalisation, notamment, est un cauchemar pour les services de sécurité. Avec le développement des technologies et cet impératif de transparence, toute une série de filets de sécurité tombent en matière de gestion du risque : on donne des détails sur le domicile, l’entourage, la famille. Devenir une personnalité publique a un impact sur l’ensemble de sa sphère privée, c’était moins le cas avant.

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