Extrême droite: entre manipulation et ambition, les dessous de la «télé» du Vlaams Belang

Entretien croisé paru dans Le Soir, le 22 novembre 2020. Propos recueillis par Marine Buisson. Extrait repris dans Le Courrier International le 27 novembre 2020.

Je m’excuse pour l’erreur humaine qui s’est glissée dans l’émission précédente ». Faussement contrit, Tom Van Grieken entame tout sourire la deuxième édition de sa toute neuve « VBTV » (Vlaams Belang TV), en présentant ses excuses, jeudi dernier. Lancée en grande pompe le 10 novembre, la web télé du parti d’extrême droite flamand a essuyé les plâtres. En cause, une séquence consacrée à la Turquie diffusant des images prétendument filmées à la frontière turco grecque en 2020. Il s’agissait en réalité d’images d’archives datant de 2015, issues d’un reportage de l’agence de presse AP à la frontière gréco-macédonienne. « Un de nos jeunes collaborateurs a édité ces images, il aurait dû vérifier », s’est justifié Van Grieken dans la foulée, voyant la polémique enfler et les accusations de manipulation se multiplier. « Les médias classiques qui se trompent sans arrêt n’ont pas à nous faire la leçon », a-t-il ajouté, goguenard, dans la foulée de ses excuses.

« Média », le mot est lâché. Le président du Vlaams Belang compare tranquillement les médias traditionnels à la nouvelle web télé du parti diffusée sur YouTube, qu’il qualifie volontiers de média « alternatif ». Sauf qu’entre manipulations, débats complaisants, fausses informations et absence totale de contradicteur, la web télé du Vlaams Belang n’est pas un média traditionnel : c’est un outil de propagande. Un outil de propagande moderne, qui essaye de mimer les codes journalistiques. Si la pratique n’est pas rare aux Etats-Unis, elle dénote un peu plus en Belgique, même si le Belang n’est pas le premier parti à s’essayer à l’exercice. Chez nous, le MR et le PTB ont tous deux des canaux vidéo baptisés respectivement MR TV et PTB TV. En France, Jean-Luc Mélenchon cartonne avec ses « Revues de la semaine » sur YouTube.

« D’une certaine manière, il y a une volonté de proposer une alternative, ce n’est pas un média classique, décode Nicolas Baygert, professeur de communication politique à l’IHECS et à Science po Paris. C’est ce qu’on appelle un ‘média d’ambiance’ qui a pour but d’offrir un contenu qui fera plaisir aux militants du Vlaams Belang, comme une messe en ligne ». L’expert met en garde contre l’évident mélange des genres : « Le fait d’avoir propulsé Van Grieken en présentateur, cela pose directement un problème de casting et de légitimité : on n’attend pas le président d’un parti dans ce rôle ».

Covid et crise économique : un timing favorable

Après la débâcle électorale de 2014, le Vlaams Belang s’est offert un lifting payant, avec l’arrivée de Tom Van Grieken. En 5 ans, le parti d’extrême droite flamand a triplé son score, est devenu le deuxième parti de Flandre. Et pourrait même se hisser à la première place si l’on en croit les derniers sondages de popularité. Matraquage communicationnel léché, coup d’accélérateur sur les réseaux sociaux… La web télé s’inscrit très logiquement comme une étape supplémentaire de la stratégie de communication du Vlaams Belang : « C’est une logique de communication « tous azimuts » qui s’est avérée très payante pour eux, détaille le politologue Jean Faniel (Crisp). Et c’est la marque de fabrique de ce parti, déjà à l’époque du Vlaams Blok, avec l’inondation des boîtes aux lettres de tracts même hors période électorale. Il y a l’idée qu’il faut influencer, gagner la bataille de l’idéologie pour pouvoir gagner la bataille qui permettra d’arriver au pouvoir ».

Rien de nouveau sous le soleil, donc : doucement mais sûrement, le Belang poursuit implacablement sa stratégie de communication.

Pour le politologue Benjamin Biard (Crisp), la création de la web télé se fait dans un contexte favorable au parti d’extrême droite : « La crise économique qui va sans doute s’ancrer, la question du Covid sont des éléments favorables pour eux. On voit d’ailleurs qu’ils essayent de se positionner dans ce sens : leur première émission était consacrée aux difficultés que traverse le secteur de l’horeca. Cela fait partie de sa stratégie de conquête du pouvoir, estime l’expert. Ils veulent montrer qu’ils peuvent sortir de leur marotte migratoire. »

Dominer l’agenda public

Montrer qu’ils peuvent se saisir d’autres sujets que de l’éternel diptyque immigration et séparatisme, prouver qu’ils sont capables de produire un contenu adoptant les codes des médias traditionnels – qu’ils descendent en flammes par ailleurs – sont autant d’indices marquant l’irrésistible ambition électorale du parti d’extrême droite flamand : « Je ne crois pas que le but soit d’attirer de nouveaux électeurs, estime cependant Léonie de Jonge, spécialiste de la droite radicale populiste et assistante professeure à l’Université de Groningue aux Pays-Bas. Pour moi, il s’agit principalement d’une tactique pour dominer l’agenda public sans avoir à se préoccuper du cordon sanitaire (même si en Flandre, on peut dire qu’il n’existe plus). Van Grieken suit les pas de Marine Le Pen en matière de dédiabolisation. Pour cela, il tente de reproduire une émission de télé classique tout en renforçant son rôle d’outsider en montrant qu’il est forcé d’agir de la sorte car il est ignoré par les médias publics ».

5.5 millions d’euros en plus

Autre raison du lancement de la chaîne : il faut bien dépenser ses sous, tout simplement. Le dernier succès électoral du Belang lui a permis de faire exploser sa dotation publique : « Depuis sa victoire aux élections de 2019, le parti dispose de 5.5 millions d’euros de dotation en plus, rappelle Lucas Kins, doctorant en Science politique à l’ULB Charleroi qui étudie les stratégies numériques des partis traditionnels belges face à leur érosion électorale. Et s’il est compliqué de savoir comment l’argent a été dépensé dans le détail, vu l’ampleur de l’accent mis sur les réseaux sociaux, il s’agit sans doute d’argent public. » Le problème ici c’est que le Belang n’a pas d’adversaire sur les réseaux sociaux. « Le problème en Flandre, c’est que les partis de la coalition Vivaldi accusent d’un retard dans leur investissement dans les réseaux sociaux. Ils ne disposent plus des moyens du Belang. C’était une des volontés des partis traditionnels de plafonner les dépenses sur les réseaux sociaux, mais il y avait une crainte d’être taxé de discrimination . et cela n’a pas figuré dans l’accord de gouvernement », décode Lucas Kins.

On pourrait donc utiliser de l’argent public pour faire sa propre propagande, sans limite ? Benjamin Biard tempère : il est aujourd’hui possible de suspendre le versement de financements publics si le parti ne respecte pas certaines règles et incite à la haine par exemple : « C’est un garde-fou. Mais le Vlaams Belang n’a jamais été privé de sa dotation publique. Le Vlaams Blok a cru la perdre en 2004 mais s’est auto dissout. Aujourd’hui, c’est un parti suffisamment rodé : il connaît le droit, dispose de juristes ». 

Frôler les limites de l’acceptable en droit, sans les dépasser, pour ne pas se faire pincer.Comment réguler l’extrême droite en ligne?

M.Bn

Admettons que demain, en surfant sur YouTube, vous tombiez sur une séquence de la nouvelle web télé du Vlaams Belang. Par curiosité, vous regardez l’émission et êtes choqués par une sortie qui, selon vous, incite à la haine, ou par des propos racistes, sexistes ou homophobes. Que faire ? Nous avons interrogé le Conseil supérieur de l’audiovisuel pour connaître la marche à suivre. Une web télé, une chaîne YouTube peut-elle tomber dans la compétence d’un régulateur ? Si rien n’est encore officiellement acté, c’est en tout cas la voie dans laquelle l’Union européenne veut s’engager, nous assure-t-on. « Si l’on part du principe que la web télé du Vlaams Belang fait partie du « service des médias audiovisuels » (SMA), alors, elle se soumet à l’article 9 du décret SMA qui veille aux atteintes à la dignité humaine. Imaginons qu’un spectateur adresse une plainte au secrétariat de l’instruction du CSA, il y aurait deux types de responsabilités », nous informe le CSA. Après vérification et étude du contenu problématique, le régulateur peut imposer plusieurs types de sanctions, la mention d’un message, une amende, une interdiction de diffusion. « Tout l’arsenal juridique est en place », explique le CSA. Reste à savoir si le pendant néerlandophone du CSA, le VRM (Vlaamse regulator voor de media) ne serait pas plus compétent que le CSA pour traiter la plainte. Mais le VRM, comme le CSA, tendra à adopter l’impulsion européenne.

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